World Music à Soweto

MandelaLe rassemblement de chefs d’Etat et de gouvernement, mardi 10 décembre, au stade de Soccer City, en Afrique du Sud, pour rendre hommage à Nelson Mandela: un concentré de mots et d’images sur l’état du monde. Oui, oui, un moment à ne pas rater pour essayer de comprendre où nous en sommes.

La première chose qui frappe est la variété des pays dont les dirigeants ont estimé que leurs électeurs – ou plus exactement leur constituency, comme on dit aux Etats-Unis, les gens à qui ils ont des comptes à rendre – n’auraient pas compris qu’ils n’aillent pas en Afrique du Sud mardi. Voici leurs noms et titres, recensés par la presse sud-africaine sur la base des informations données par le gouvernement. Par exemple, comme chacun le sait, et François Hollande et Nicolas Sarkozy ont jugé indispensable à leur popularité d’y aller et de s’y montrer ensemble.

La personne de Mandela, ce qu’il représente, font consensus sur la planète. La présence, avec les politiques, de vedettes de la chanson et du cinéma indiquait qu’on était dans la continuité de ce qui est né il y a presque trente ans avec le concert organisé par Bob Geldof, au stade de Wembley, en 1985, pour alerter alors sur la famine en Ethiopie. Un concert du même genre, au même endroit, en 1988, avait contribué à la libération de Mandela de sa prison de Robben Island deux ans plus tard.

We are the World, auraient pu chanter les participants à la cérémonie de mardi. La célèbre chanson de Jackson et Richie disait deux choses. Le texte proclamait l’unité du monde et la responsabilité de chacun, gardien de son frère (« Nous faisons tous partie de la grande et belle famille de Dieu »). Le sous-texte était un appel aux gouvernements pour qu’ils agissent en Ethiopie. Unité du monde contre fractionnement des intérêts nationaux.

Populisme mondialiste

D’un stade à l’autre, de celui de Wembley à celui de Soweto, on a vu réunis, mardi, trois groupes : les politiques, les artistes, le peuple. Qui s’en plaindra ? Contre tous les grincheux, tous les nationaux-quelque-chose – au hasard Debray, Finkielkraut et autres identitaires –, la sono mondiale a remporté une victoire. Les politiques, qui ont compris depuis longtemps qu’ils devaient soigner leur image de copains des people humanitaires, se sont précipités dès que les inscriptions ont été ouvertes. Le populisme mondialiste s’est ainsi affirmé contre les populismes nationalistes si menaçants, notamment, en Europe.

Evidemment, la nuit, tous les chats sont gris, et le casting de Soweto laisse songeur. Comme Barack Obama a eu la probité de le dire en face de tous ces chefs d’Etat et de gouvernement si empressés d’être sur la photo, certains d’entre eux étaient venus célébrer, dans la personne de Mandela, des « valeurs » qu’ils ne respectent pas chez eux. Le vice-président chinois, Li Yuanchao, était là à condition qu’il fût bien entendu que le Dalaï Lama n’y serait pas. La République sud-africaine ne s’est pas fait prier, d’ailleurs, pour fermer sa porte au chef tibétain, tant elle a besoin de commercer avec la Chine. Tant pis pour l’esprit de « Madiba » !

La présence la plus scandaleuse était assurément celle du sinistre dictateur du Zimbabwe voisin, Robert Mugabe. Sa popularité dans une partie de la population sud-africaine a été confirmée par les acclamations qu’il a reçues, preuve que la réconciliation et le développement partagé – voie sur laquelle Mandela a mis l’Afrique du Sud, il y a vingt ans, en renversant le prétendu « développement séparé » de l’apartheid – ne fonctionnent pas bien et sont menacés. Les zélateurs de Mugabe veulent appliquer, en RSA, les méthodes racistes inversées avec lesquelles il a fait de son pays choyé par la nature un enfer.

C’est vrai que le rendez-vous de Soweto – évoquant à la fois les imageries du concert pop, du G20 et des grands événements sportifs – avait aussi un petit côté commission des droits de l’homme de l’ONU, cet organisme genevois où les régimes les plus répressifs de la planète envoient des diplomates mettre en accusation l’Amérique et Israël. Il faut d’ailleurs souligner que la Sud-Africaine Navanethem Pillay, commissaire de l’ONU aux droits de l’homme depuis cinq ans, a relevé notablement le niveau de sa fonction et celui de la commission après le passage de la médiocre Louise Arbour.

Sentiments et ressentiment

Un cosmopolitisme à la fois sentimental et vindicatif, dont l’assemblée générale de l’ONU est le temple, est devenu l’idéologie de référence sur la planète. Elle est portée par les médias, la chanson, le cinéma, la publicité, avec des dosages variables de bons sentiments cool  et de ressentiment contre les « méchants » en tout genre (liste complète sur demande). Confusionnisme ici, hypocrisie ? Bien sûr, mais souvenons-nous des époques pas si lointaines où l’idéologie en essor était le nationalisme fascisant des années 1930 (Italie, Allemagne, Espagne, Chine, Japon…) ou bien le totalitarisme communiste des années 1950.

Si la vue de certains personnages, mardi, à Soweto, était choquante, l’absence d’autres était significative, comme un aveu. Que Vladimir Poutine n’ait pas jugé utile de se déplacer montre bien que le président russe ne veut rien avoir à voir avec l’idéologie droits-de-l’hommiste, antiraciste et multiculturelle qui était en honneur mardi. Il savait que sa place n’était pas là. On peut regretter qu’il n’ait pas choisi de rendre à la vertu l’hommage du vice, mais son attitude a le mérite de la clarté.

De même, la décision prise finalement par le président iranien, Hassan Rohani, de ne pas participer à la cérémonie rappelle les limites de l’ouverture affichée aujourd’hui par le régime de Téhéran. L’absence des dirigeants israéliens, tandis que le président palestinien Mahmoud Abbas était là, a mis en lumière leur isolement et souligné le danger que présente, pour leur pays, la réprobation que leur politique lui vaut auprès de la majorité des habitants des cinq continents.

Un des aspects les plus intéressants de cette cérémonie fascinante était qu’elle rendait visible le basculement du monde. Le discours de la présidente brésilienne, Dilma Roussef, celui du Coréen Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU, et la présence du président indien, Pranab Mukherjee, ont été, parmi d’autres, des signes que Mandela est un héros du Sud. Pour une part, ce qu’il représente et la ferveur dont son nom est entouré s’affirment contre la domination européenne qui a façonné l’histoire pendant cinq siècles.

Libéré grâce au Nord

Mais, pour une autre part, s’il fut libéré, en 1990, après vingt-sept ans de prison, et si les dirigeants afrikaners ont dû renoncer à l’apartheid, ce fut grâce aux sanctions imposées par l’Europe et les Etats-Unis et grâce à la mobilisation des opinions publiques au nom des principes humanistes qui sont ceux de l’Occident. Et il est d’une grande force symbolique que ces principes aient été rappelés par le président américain, métis né à Hawaï d’un père kényan et élevé en partie par sa mère américaine en Indonésie.

L’antagonisme entre les intérêts nationaux et les cultures, d’une part, et la solidarité du genre humain, d’autre part, n’est pas près de s’éteindre. Ces deux pôles de notre histoire actuelle sont liés dialectiquement l’un à l’autre, et leur interaction est perceptible partout, dans tous les pays. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne produit pas partout des « avancées », comme dit le langage progressiste. Elle donne même lieu à des régressions épouvantables. Les contradictions qui en procèdent sont loin d’être résolues et même, sans doute, d’être toutes connues.

Mais il est permis de voir dans l’affirmation sans cesse croissante de la conscience humaine le signe que l’Esprit travaille les esprits, et pas pour rien.

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2 réponses à World Music à Soweto

  1. Patrick Kéchichian dit :

    Belle analyse, Cher Patrick Jarreau, à la fois transversale et approfondie, dans le temps et l’espace. La seule vraie question était: que faire, que penser et comprendre d’un tel événement, à la fois minime et révélateur, symbolique en somme, donc apte à signifier – l’agonie, la mort et les funérailles d’un homme de la stature de N.Mandela ? Les commentateurs, trop souvent, s’en tiennent à une sorte d’ivresse collective, de remuement émotif (“émotion planétaire” disent-ils tous) qu’ils se donnent pour mission de répercuter inlassablement, sans craindre de se répéter les uns les autres. Ou bien, ils filment et commentent la dissipation de telle personnalité dans les gradins, les sobres amabilités d’un président français à l’adresse de son prédécesseur, le chapeau d’une première (ou seconde) dame… D’où la nécessité (largement inaperçue) d’un effort de l’intelligence analytique (il faut déplier les choses) face à un événement spectaculaire qui, en un laps de temps réduit, cristallise la complexité d’une histoire contemporaine et de tous ses enjeux. Il s’agit donc de ne pas s’arrêter au spectacle, mais d’en montrer les dessous et les perspectives. C’est-à-dire, les points de fuite de toute politique, des plus généreuses aux pires, avec tous les renversements possibles. Ce que cet article fait justement, et remarquablement.
    Ah, ce n’est pas réjouissant pour autant, c’est le moins qu’on puisse dire! Attentif à la menée du raisonnement de l’auteur, j’aurais tendance à penser, pour ma part, que la “conscience humaine” collective, en ces matières mondiales, tourne plus en rond qu’elle n’avance, aveuglée par ses propres intérêts immédiats. Et que l’Esprit, en tout cela, a bien du mal à se frayer un chemin jusqu’à elle. Mais je pèche peut-être par pessimisme?

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