Un peu de régime pour l’été

téléchargement (1)Les institutions vont-elles tenir bon ? Certains paraissent douter qu’elles le puissent. L’idée d’une « crise de régime » est apparue ici, puis ici et maintenant . Or, premièrement, la Ve République a été conçue pour faire face à des situations telles que celle que nous connaissons. Deuxièmement, depuis près de soixante ans, elle a fait ses preuves.

Le président de la République est impopulaire, c’est un fait. Mais la Constitution ne dit pas que le chef de l’Etat doit être populaire. Ses pouvoirs s’appuient sur la légitimité qu’il tient de son élection au suffrage universel. Le point clé est celui-là. Les Français ont élu François Hollande. C’est leur décision. Nul ne peut contester le président sans mettre en cause la valeur du vote des Français, l’exercice même de sa souveraineté par le peuple .

Hollande sait très bien cela. Et il n’est pas le seul. En invitant Nicolas Sarkozy aux cérémonies d’anniversaire du débarquement de juin 1944, où les chefs d’Etat et de gouvernement des pays les plus puissants de la planète seront présents, il fera reconnaître devant eux et à l’intention de l’opinion française son incontestable légitimité. Sarkozy avait évidemment intérêt à accepter cette invitation, vu la situation dans laquelle il se trouve lui-même, mais on ne voit pas qu’il eût pu la refuser.

De la marge pour manœuvrer 

Si la capacité d’agir du président est limitée, ce n’est pas à cause de l’approbation exceptionnellement faible que son action obtient selon les sondages, ni parce que le Parti socialiste a perdu les élections municipales, puis les européennes, moins encore parce que les Verts ont quitté la majorité. Sa marge de manœuvre, comme on dit, est réduite avant tout par la réalité économique du pays, ensuite par le rapport des forces européen qui en est la conséquence. Mais cette marge est très loin d’être nulle.

Pour mémoire, le régime institué en 1958 a non seulement résisté à la guerre d’Algérie, mais permis d’y mettre fin. De Gaulle n’avait pas encore été élu au suffrage universel, mais le référendum de 1958 sur la Constitution valait intronisation démocratique, vérifiée par les référendums ultérieurs. Les institutions ont surmonté la crise de 1968. Elles ont permis l’alternance de 1981 et plusieurs autres depuis. Elles ont imposé et rendu possibles les cohabitations de 1986, 1993 et 1997. Il faut avoir la légèreté d’un François Bayrou pour envisager que le mandat présidentiel n’aille pas à son terme.

Il y a crise politique quand le gouvernement est renversé par les députés. Cela ne s’est produit qu’une fois sous la Ve République, en 1962, et de Gaulle en a tiré aussitôt la conséquence prévue par la Constitution, c’est-à-dire la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections législatives anticipées.

Moment de vérité 

Est-ce possible aujourd’hui ? L’examen du budget rectificatif, dans la seconde quinzaine de juin, sera le moment de vérité. Les frondeurs, au sein du groupe des députés socialistes, ont donné de la voix. Rien n’indique pourtant qu’ils envisagent sérieusement d’ouvrir une crise. Le président du groupe, Bruno Le Roux, assure qu’« il y aura une majorité à l’Assemblée pour voter le budget ». Afin de prouver que cela ne fait de doute pour personne, il a annoncé que François Hollande viendra « dialoguer » avec cette majorité avant la fin de la session.

Pour que le gouvernement soit renversé, il faudrait que les 41 députés socialistes qui se sont abstenus, le 29 avril, sur le pacte de responsabilité, passent au vote contre sur le projet de loi de finances rectificative qui le met en œuvre (en supposant que les 17 UDI qui se sont abstenus s’abstiennent de nouveau). Ce choix reviendrait à provoquer des élections dans lesquelles leur sort serait rien moins qu’assuré. Avec quelle perspective stratégique ? Ils vont donc mettre en scène leurs désaccords, auxquels Manuel Valls apportera de modestes apaisements qu’ils ne pourront pas refuser.

En attendant la fin du cycle économique et le « retournement » qu’il annonce depuis deux ans, ou plutôt sans l’attendre, François Hollande a ouvert un grand chantier, celui de la réforme territoriale. Eh ! oui, si affaibli qu’on le suppose, le président a le pouvoir de mettre un tel sujet sur la table et d’obliger tout le monde à y travailler ou, au moins, à y réfléchir. Certes, Hollande n’avait pas brillé jusqu’ici par son audace réformatrice, particulièrement quand il s’agissait des pouvoirs et des élus. On se rappelle sa difficulté à s’émouvoir du cumul des mandats. Quant au département, il a commencé par abroger la réforme votée sous Sarkozy.

Mais il a aussi fait passer la création des métropoles. On ne va pas lui reprocher de prendre aujourd’hui la tête d’une entreprise de modernisation du système administratif. En provoquant ainsi les élus de tous bords, il épouse l’état d’esprit des Français, qui les tiennent en piètre estime et les soupçonnent de ne rechercher, à quelque niveau qu’ils soient placés, que leur intérêt personnel. En reportant à l’automne 2015 les élections régionales et départementales prévues en mars, il donne un peu de temps aux socialistes pour amortir le choc, voire en tirer bénéfice.

Un signal à ceux qui bougent 

La réforme territoriale a plusieurs mérites. Le premier est qu’on peut toujours la dénigrer, ce que la droite s’est empressée de faire, mais on ne peut pas l’ignorer. Il va bien falloir que les responsables politiques nationaux et, plus encore, régionaux et locaux se prononcent sur les fusions proposées. « On verra qui sont les réformateurs et qui sont les conservateurs », disait Hollande, le 6 mai, sur BFM-TV. On verra aussi ceux qui s’intéressent aux problèmes du pays et ceux qui préfèrent s’asseoir sur la barrière en ricanant.

Une deuxième qualité de cette réforme est d’introduire du mouvement, de faire penser à l’avenir, de montrer qu’on peut avancer. C’est un signe adressé à la partie de la société qui bouge et que désespèrent le poids des habitudes, les scléroses, les vaches sacrées de toute sorte, la crainte du mouvement, la peur du monde. Enfin, troisième avantage de cette initiative, elle invite à une sorte d’auto-définition de la France par les Français, une prise de conscience de ce dont l’espace national est fait aujourd’hui : territoires, économie, culture, histoire.

Ramdam Front national 

Alors, oui, le Front national est arrivé en tête aux élections européennes. Dix jours après, l’événement a rapetissé. Encore une fois, les médias, ou la plupart d’entre eux, ont fait du ramdam, si l’on ose dire, avec un fait politique important, mais aux conséquences limitées. Marine Le Pen et ses vingt-trois collègues élus le 25 mai ont déjà disparu dans le triangle des Bermudes du Parlement européen. L’ordre du jour européen se limite, pour le FN, à une compétition avec l’UKIP britannique pour attirer des députés de diverses petites formations europhobes afin de former chacun son groupe, avec les avantages matériels qui s’y attachent.

Non plus qu’aucun de ses devanciers depuis que ce que nous appelons l’extrême droite existe en France, il n’est capable d’arriver au pouvoir. Pour cela, il lui faudrait ce que par construction il s’interdit d’avoir : des alliés. Comment pourrait-il trouver un allié parmi ces partis dont il explique que tout ce qu’ils ont fait depuis quarante ans est nul, erroné, pernicieux, mensonger, destructeur ? Il peut attirer des individus, récupérer des ratés, recycler des ambitions frustrées et, même, se doter d’une structure d’accueil, un peu comme le Parti communiste inventait des bidules « progressistes » pour y loger des compagnons de route. Mais des compagnons de route ne sont pas des alliés.

De sorte que la fonction du FN se réduit toujours à servir d’instrument empoisonné aux autres, dans la concurrence que se livrent droite et gauche et dans les rivalités internes aux deux camps, ainsi que dans les débats de société. A moins d’un cataclysme tel que la défaite de juin 1940, on ne voit pas plus aujourd’hui qu’hier quelle route l’extrême droite peut emprunter pour arriver au pouvoir.

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Une réponse à Un peu de régime pour l’été

  1. Patrick Kéchichian dit :

    Le Chroniqueur politique remplit ici parfaitement son rôle, presque sa mission: remettre les pendules à l’heure; avertir ses confrères journalistes de ne pas céder de nouveau à ce qu’eux-mêmes nomment – aimant tellement les expressions mâchées d’avance -, un “emballement médiatique”; élargir le regard du lecteur qui avait tendance à se concentrer sur le point qu’on lui désignait comme méritant seul son attention.
    Non, pas de crise institutionnelle, même pas prévisible dans un proche avenir. Sur ce point, la démonstration est absolument convaincante – le calme du Chroniqueur appelant celui du lecteur.
    Non, la victoire du FN aux européennes n’aura pas pour néfaste conséquence l’arrivée au pouvoir, en France, de l’extrême droite; et même au Parlement européen, la capacité de nuisance du parti de Mme Le Pen sera, mathématiquement, des plus limitée.
    Alors, où est le défaut, où le point aveugle dans l’argumentation du Chroniqueur? Peut-être dans la part d’irrationnel qui ronge, mine, à la fin modèle secrètement toute vie, y compris politique ou institutionnelle. Les partis politiques sont des organismes vivants, faillibles, virtuellement (?) malades. Failles et maladies se propagent, les lois de la République, remèdes légaux, luttent, endiguent, mais ne guérissent pas. Difficile de définir exactement le malaise, tant nos oreilles bourdonnent de bruits et de rumeurs. Difficile aussi d’ignorer ce qu’on peut oser appeler l’Etat valétudinaire, avec un Chef qui se réfugie derrière son propre masque, dans une sérénité affectée… “Derrière les coulisses instables de ce qui se fait appeler “réalité”, les voix s’amassent. Si personne ne les écoute, elles s’emparent du costume du premier qui passe et leur irruption sur scène peut être dévastatrice. Ce qui est violent c’est d’abord ce qui n’a pu trouver une écoute.” (Roberto Calasso, “La littérature et les dieux”)

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