Sarkozy, Hollande et les miroirs

2012_inauguration_of_the_French_President-IMG_1631« Campagne intime », sur D8, nous attire dans les coulisses de la présidentielle côté Sarkozy. Pour le début des commémorations de 1914-1918, Hollande va nous parler de la nation. Entre ces deux bouts d’une chaîne hypothétique, la politique devient insaisissable. Michel Schneider aide-t-il à comprendre ce qui nous arrive ?

Miroir des princes, sous-titré Narcissisme et politique, est sorti en septembre, chez Flammarion, dans la collection « Café Voltaire », destinée à de courts essais dont les auteurs vident leur sac sur un sujet qui leur tient à cœur. Celui-ci propose une lecture de la vie politique française – des exemples étrangers sont seulement mentionnés en passant – à la lumière d’une notion qui appartient au vocabulaire psychologique devenu courant, le narcissisme. Comme Schneider est, entre autres choses, psychanalyste, il fait de cette notion un usage semi-professionnel qui contribue fortement à l’efficacité de son propos.

Drôle de pistolet, Schneider. Magistrat de la Cour des comptes à la retraite et aussi, donc, psychanalyste – j’ignore s’il a un cabinet et écoute des gens parler sur un divan –, il a écrit sur le jack-languisme – ayant été directeur de la musique et de la danse au ministère de la culture sous la férule de Lang –, sur Glenn Gould, sur Schumann, sur Géricault, sur Marilyn. En 2002,  il avait estimé, dans Big Mother, que l’on attendait de plus en plus de l’Etat une action maternelle d’assistance, de secours, de réparation, de réassurance, plutôt que les fonctions paternelles d’autorité et d’ordre qui lui étaient propres jusque-là. Quatre ans avant la candidature de Ségolène Royal à la présidence de la République, c’est ce qui s’appelle avoir du flair.

Le bureau et la fesse

Son nouveau livre décrit l’invasion de l’espace public par des informations qui se rapportent à la personne des dirigeants ou de ceux qui aspirent à le devenir, plutôt qu’à leur action ou à celle qu’ils proposent de mener. « Moins les politiques ont de pouvoir, plus ils exhibent leur personne », résume Schneider. Après d’autres, il fait remonter cette « défaite du politique » à la fameuse émission d’avril 1985 au cours de laquelle le présentateur de TF1 Yves Mourousi interrogea François Mitterrand sur toutes sortes de sujets, sans façon, osant même appuyer un instant son postérieur sur le coin du bureau derrière lequel le chef de l’Etat était assis.

C’est alors qu’a commencé, écrit Schneider, « le renoncement contemporain à l’action patiente au profit de l’immédiateté du geste et de la visibilité obscène de la posture ». Autrement dit, au moment où Mitterrand, après l’échec de sa politique de transformation économique et sociale de 1981, puis le tournant de la rigueur de mars 1983, était menacé de devoir capituler sous le coup d’une défaite qui s’annonçait écrasante aux élections législatives de 1986, c’est à ce moment-là que, aidé par son conseiller Jacques Pilhan, il aurait substitué la communication à l’action. Et il est vrai que sa stupéfiante réélection, en 1988, par rejet de la droite plus que par un retour de flamme pour une gauche qui n’avait plus de projet, a paru consacrer la suprématie de la communication, promue reine des batailles politiques.

Ce qui distingue l’analyse de Schneider des reproches habituels du conservatisme républicain à l’encontre de ce que Régis Debray est allé jusqu’à appeler « l’obscénité démocratique », c’est sa description d’un phénomène qu’on pourrait nommer le circuit narcissique. Il observe que la représentation des citoyens par leurs élus cède la place à l’identification des seconds aux premiers. Les hommes et les femmes politiques s’efforcent de ressembler – de paraître ressembler – à ceux dont ils briguent les suffrages, et les électeurs sont invités à se reconnaître en ceux pour qui ils votent. Il s’agit de créer l’impression – l’illusion – que, votant pour eux, on vote pour soi. Le public – les gens, vous, moi – est donc engagé dans ce jeu de miroirs qui opère entre les politiques, les médias et lui-même.

Est-ce si neuf ? Le propre de la démocratie n’est-il pas que les citoyens, qui confèrent le pouvoir, inclinent à préférer ceux qui s’efforcent d’être proches d’eux par leurs promesses, mais aussi par leur langage, par leurs manières, par leur façon de vivre ? Sans aucun doute, mais il me semble que sur un fond général de narcissisme, auquel l’époque rend un culte farouche, et d’exhibition des narcissismes dans les médias, dont c’est devenu le principal fonds de commerce, les particularités du système politique français aggravent la substitution de l’image au discours, du caractère au projet et de la prise de position à l’action.

« Moi » président

Sarkozy est celui qui a poussé le plus loin cette mise en avant de sa personne, de ses émotions, de ses indignations, de sa détermination, etc., demandant aux électeurs de faire confiance à ce qu’il était autant et plus qu’à ses actes et à ses discours. Il lui fallait donc témoigner constamment de cette subjectivité inlassable dans toutes les dimensions possibles, qu’il s’agisse de son action comme ministre, puis président, de ses espoirs et de ses déceptions, de sa compassion pour les victimes, de ses emportements contre les criminels, de son goût des rencontres et des discussions, de son intempérance (« casse-toi… »), de ses origines familiales, de son goût de l’argent, de ses bonheurs et malheurs d’époux, du souci de sa forme physique, de ses goûts musicaux, de ses souvenirs de lecture, et ainsi de suite.

Effet pervers du sarkozysme, son concurrent ne trouva pas d’autre méthode, pour le combattre, que de lui opposer une subjectivité contraire. Schneider analyse de près les mécanismes auxquels s’en est remis Hollande et dont le face à face télévisé du 2 mai 2012 fournit une démonstration paradoxale quand le challenger exposa sa conception d’un exercice convenable de la fonction de chef de l’Etat en commençant chacune de ses phrases par « moi président de la République ». Le président sortant était pris à son propre piège, mais son adversaire risquait de se piéger aussi lui-même en faisant de la différence personnelle sur laquelle il insistait tant le fer de lance de son programme.

Banalement, la faveur médiatique s’inverse en blâme. Le président normal fêté hier est aujourd’hui vilipendé comme président absent. Le sarkozysme n’est certes pas réhabilité au-delà des électeurs restés fidèles. Mais la sortie du sarkozysme proposée et mise en œuvre par Hollande ne fonctionne pas.

Pendant sa campagne, le 11 novembre 2011, celui qui était alors le candidat socialiste avait voulu se « présidentialiser » en allant dans la Marne commémorer l’armistice de 1918. Presque deux ans plus tard, président, il tente de se « représidentialiser » en lançant, jeudi, les célébrations du centenaire de la Grande Guerre. Sarkozy avait essayé d’inscrire sa présidence dans l’histoire de la nation en réveillant la souvenir de Guy Môquet et en s’inclinant aux Glières, haut lieu de la Résistance.

Pour l’un comme pour l’autre, cette hauteur paraît inaccessible.

Ce contenu a été publié dans Essayons. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *