Pourquoi Christine Boutin a tort

436px-EzekielJe défends souvent Christine Boutin et je n’aime pas du tout la façon dont on l’attaque, mais elle a commis une faute en déclarant, comme elle l’a fait, que « l’homosexualité est une abomination ». Même si elle a ajouté : « Mais pas la personne. Le péché n’est jamais acceptable, mais le pécheur est toujours pardonné. » Mme Boutin dit qu’elle n’a rien fait d’autre que de citer la Bible, en l’espèce celui de ses livres qui est appelé le Lévitique (18, 22). Mais justement non. Elle n’a pas déclaré : « Le Lévitique dit que… » ou : « Selon la Bible… ». Elle a énoncé cette proposition comme une vérité de fait, à laquelle elle adhère.

D’un côté, on peut considérer que c’est courageux. Elle ne finasse pas. Elle se tient à l’endroit exact où elle risque de prendre des coups. S’il faut choisir entre les catholiques qui sautent des paragraphes ou même des pages entières, ceux qui expliquent qu’il y a toujours moyen de moyenner et qu’il ne faut pas prendre la parole de Dieu au pied de la lettre, bref, qui sont catholiques dans la mesure où ça ne dérange personne et surtout pas eux-mêmes, entre ces catholiques-là – dont nous sommes nombreux à faire partie, n’est-ce pas ? – et Mme Boutin qui, tel saint Sébastien, offre sa poitrine aux flèches, je préfère Mme Boutin, c’est sûr.

Mais, d’un autre côté, est-il chrétien de lancer à la figure de nos frères et sœurs que, faisant ce qu’ils font, vivant comme ils vivent, ils participent de l’abominable ? Je ne crois pas.

Utopie sexuelle

Entendons-nous :  devant les actes et les propos des militants de l’homosexualité – et je ne parle que de ceux-là, pas des « homosexuels » en général –, devant  les tentatives de ces fanatiques pour imposer comme une norme ce qui ne peut pas en être une, devant leurs agressions répétées contre l’évidence, contre le sens commun, contre le respect humain, devant le caractère obsédant pris par l’apologie de l’homosexualité dans les médias, les magazines, les livres, au cinéma, dans les débats sur l’école, devant le refus de respecter même le malaise de personnes concernées par l’homosexualité, j’ai bien envie, moi aussi, parfois, de rappeler vertement qu’on ne peut pas construire un ordre social sur ce type de conduite.

Il n’y a pas plus de porte de sortie de la condition humaine du côté de  l’utopie sexuelle qu’il n’y en avait dans les autres systèmes imaginés depuis deux siècles. Et pour pacifiques qu’elles soient, à la différence des tentatives précédentes pour transformer l’homme ou le débarrasser de ce qui entrave sa marche vers le bonheur, les divagations bioéthiques d’aujourd’hui n’en sont pas moins inquiétantes, peut-être grosses de violences à venir et, en tout cas, oppressantes dans leur façon de considérer comme réfutés d’avance tout doute, toute opposition, toute mise en question.

Cela dit, non, je n’ai pas envie de dire aux homosexuel-le-s qu’ils ont partie liée avec l’abomination. Leur écharde dans la chair, leur envie dévorante de baiser l’homme ou la femme d’à côté, je les connais. Je ne vais pas retourner l’écharde dans leur chair, ne serait-ce que parce que j’ai assez à faire avec la mienne (pas la peine de mettre la référence à l’Evangile, ou si ?). Je ne les connais pas en raison de ma biographie particulière – je ne suis pas en train de me confesser –, mais parce que nous sommes tous faits de la même chair. Nous savons de quoi il retourne depuis notre première érection.

Pierre de touche de la laïcité

Aux raisons chrétiennes de ne pas parler comme Christine Boutin s’en ajoutent d’autres, qu’on peut appeler civiles ou républicaines. La République française, comme à peu près toutes les démocraties sur la planète, ne considère pas l’homosexualité comme répréhensible. Cela remonte aux votes du Parlement, en 1980 et en 1981, d’abord sous le gouvernement de Raymond Barre (dont Mme Boutin était fan), puis sous celui de Pierre Mauroy, abrogeant des articles du code pénal qui prévoyaient des peines aggravées pour l’outrage public à la pudeur et le détournement de mineur s’ils étaient commis par un adulte du même sexe que la victime.

Mme Boutin n’exerce plus aucun mandat électif ni aucune fonction publique, mais c’est quand même une femme politique. Un homme ou une femme politique peut-il tenir un langage stigmatisant – le mot s’impose – des personnes au titre d’un comportement qui est d’ordre privé et parfaitement licite ? On est là devant une pierre de touche de la laïcité.

J’ai tendance à penser que la laïcité, qui est notre bien à tous, exige de réserver l’expression de nos convictions religieuses, ou de certaines d’entre elles, à des espaces non publics ou, plus exactement, à des audiences qui demandent à les entendre. A l’église, à la mosquée, au temple ou à la synagogue, dans des livres ou des journaux qu’achètent ceux qui veulent connaître la pensée d’auteurs juifs, protestants, musulmans ou catholiques, dans des réunions de fidèles ou de catéchumènes de ces religions, ce sont les enseignements de ces religions que l’on cherche. Sur la place publique, on discute des droits et des intérêts de chacun, pas de son salut. C’est la raison pour laquelle on s’est opposé au mariage homosexuel non en vertu d’un jugement sur l’homosexualité, mais par souci de l’intérêt et des droits des enfants, et pour défendre l’institution du mariage, nécessaire à la stabilité et à la sécurité de la société.

Pas de métaphysique, merci

Il est vrai que la laïcité est exploitée par certains comme un déguisement pour imposer leur morale en contraignant au silence ceux qui ont, de l’existence et de l’être humain, une autre idée que la leur. Lors du vote de la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, Péguy, catholique laïque et républicain, réclamait « la séparation de la métaphysique et de l’Etat ». On voit bien, aujourd’hui, comment le parti au pouvoir prend appui sur l’Etat pour tenter de soumettre la société à sa métaphysique. On a certes le droit de lui en opposer une autre.

Mais il faut prendre garde de ne pas enfreindre les règles de base de la laïcité. Il y a un peu plus de six ans, Nicolas Sarkozy avait déclaré, à Rome : « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » J’avais alors écrit, dans Le Monde, que s’il est un sujet sur lequel le président de la République française a le devoir de se taire, quelles que soient ses convictions, c’est bien celui du fondement de la morale.

Il me semble aujourd’hui que ce principe s’applique à tous ceux qui prennent la parole dans le débat politique. Mme Boutin répondait à une interview  « people », où elle était interrogée sur sa vie et ses convictions personnelles ? Eh bien voilà donc un nouvel exemple des inconvénients du mélange des genres entre privé et public.

 

 

 

 

 

 

 

 

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