“Père frondateur”

ChevènementC’est le titre qu’Hélène Risser a donné à son « Déshabillons-les » sur Jean-Pierre Chevènement (disponible en replay sur Public Sénat). J’y ai participé pour évoquer le parcours de cet homme politique singulier, plus connu pour ses démissions des gouvernements auxquels il a participé que pour les résultats de son action.

Ce réactionnaire de gauche, constamment opposé aux évolutions des trente-cinq dernières années, a joué un rôle important dans les débats politiques français. Pour le meilleur ou pour le moins bon.

 

 

Au congrès d’Epinay-sur-Seine qui, en 1971, a porté François Mitterrand à la tête du Parti socialiste fraîchement rénové, le vote du CÉRÈS – Centre d’éducation et de recherches socialistes, animé par Jean-Pierre Chevènement – a  été décisif pour la victoire de l’ancien candidat à l’élection présidentielle. Huit ans plus tard, au congrès de Metz, c’est de nouveau vers le CÉRÈS que Mitterrand s’est tourné pour l’emporter face à Michel Rocard et Pierre Mauroy et assurer ainsi  sa candidature à la présidentielle de 1981.

Ministre d’Etat chargé de la recherche, puis de la recherche et de l’industrie, Chevènement a claqué la porte du gouvernement, en 1983, parce qu’il refusait ce qu’on a appelé ensuite le « tournant de la rigueur ». Il y est revenu, l’année suivante, pour solder l’échec de la tentative de nationalisation de l’enseignement privé et essayer, avant bien d’autres, de remettre sur ses rails l’école publique. En 1988, après la réélection de Mitterrand, il devient ministre de la défense dans le gouvernement que dirige Rocard, dont il a fait sa cible depuis quinze ans. Mais c’est par désaccord avec Mitterrand qu’il démissionne une deuxième fois, en 1991, hostile à la participation de la France à la coalition contre Saddam Hussein.

Coupable du 21 avril?

La déroute du PS, en 1993, l’amène à quitter ce parti pour fonder le sien, le Mouvement des citoyens. Partie prenante de la « gauche plurielle », autour de Lionel Jospin, en 1997, il est l’une des stars de la « dream team » qui gouverne dans la cohabitation avec Jacques Chirac. Ministre de l’intérieur, il incarne et met en œuvre le tournant sécuritaire de la gauche, jusqu’au moment où il rompt de nouveau, en 2000, parce qu’il réprouve le régime de relative autonomie octroyé à la Corse. Candidat à l’élection présidentielle de 2002, il est apparu un temps, dans les sondages, comme un possible « troisième homme » derrière les deux candidats principaux qu’étaient Chirac et Jospin, pour finir à 5% des voix le 21 avril. Jospin le considère alors comme responsable de son élimination au profit de Jean-Marie Le Pen.

Par la suite, Chevènement a soutenu la candidature de Ségolène Royal en 2007, participant même à son équipe de campagne, puis celle de François Hollande en 2012. Passé de l’Assemblée nationale au Sénat, toujours pour représenter le Territoire de Belfort, il n’a pas été candidat à un nouveau mandat en 2014. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, lui a confié une mission de représentant spécial de la France pour les relations avec la Russie.

Une telle mission convient bien à l’ancien ministre puisque l’alliance avec la Russie fait partie de ces vieilles lunes auxquelles il est indéfectiblement attaché. Il est intéressant d’observer que sa position à ce sujet le place une fois encore au voisinage du Front national, comme son hostilité à l’Union européenne et son rejet de l’euro. En revanche, sur l’immigration, s’il a assumé sans faiblesse sa responsabilité de ministre de l’intérieur, il a permis de nombreuses régularisations de sans-papiers, « sur dossiers », sans le crier sur les toits et en donnant même l’impression de faire le contraire. Son patriotisme ne s’accompagne d’aucune forme de xénophobie.

Chevènementisme et lepénisme

Mais ce n’est pas par hasard, bien sûr, que des passages du chevènementisme au lépénisme se sont produits au fil des années, tels que ceux de Paul-Marie Coûteaux, qui l’a soutenu en 2002, ou de Bertrand Dutheil de la Rochère, ancien collaborateur de cabinets ministériels. Florian Philipppot, vice-président du FN et principal inspirateur de la ligne suivie par Marine Le Pen, a été un partisan de Chevènement, qui dit ne l’avoir jamais rencontré. C’est que l’ancien maire de Belfort, influencé à Sciences Po par l’historien nationaliste Raoul Girardet, s’est souvent situé dans un angle essentiel de l’espace politique français où se rencontrent socialisme et populisme, chauvinisme et républicanisme.

Au long de son parcours politique, il a constamment pris parti contre les évolutions, les changements, les réformes qui ont modifié la gauche et le pays: contre l’Europe, contre l’ouverture des marchés, contre la décentralisation, contre l’alliance américaine. La seule mutation qu’il ait acceptée, et en fait pilotée, a été celle de la politique de sécurité. Ainsi a-t-il construit, dans un isolement croissant, le profil singulier d’un progressiste qui refuse le mouvement de l’histoire, un réactionnaire de gauche, autrement dit, d’un des ces mots savants qu’il affectionne, un oxymore.

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