Oradour trop tard?

Pourquoi cette visite des présidents allemand et français à Oradour-sur-Glane? Soixante-neuf ans après le massacre de ce village limousin par une troupe de SS, la cérémonie du mercredi 4 septembre hésitait entre plusieurs significations possibles.

C’est François Hollande, selon Le Monde, qui a proposé à Joachim Gauck de venir à Oradour. Longtemps élu de Corrèze, département voisin de celui de Haute-Vienne, où est situé le village martyrisé, il sait que le souvenir des combats de la Résistance reste vif dans la conscience de cette région où les maquisards furent nombreux et audacieux.

L’encadrement était très largement communiste avec, au premier rang, la figure légendaire de l’instituteur Georges Guingouin, le « préfet du maquis ». Tulle, dont Hollande a été le maire, a subi elle aussi la barbarie des nazis et de leurs supplétifs français, en juin 1944, après avoir été libérée trop tôt par les résistants.

Le président allemand tenait, pour sa part, à ce que sa visite en France fût marquée par un geste symbolique. Il en a accompli de semblables en République tchèque et en Italie, où il s’est rendu dans des villages qui subirent les exactions allemandes.

Sans doute François Hollande a-t-il voulu entrer dans la dimension historique à laquelle sa fonction donne accès. Depuis Charles de Gaulle, tous les présidents ont eu à manipuler le rapport avec le passé, par où la nation, pour une grande part, se définit. Il y eut Georges Pompidou graciant le milicien Touvier afin d’en finir avec le ressassement des années de l’Occupation, « ce temps où les Français ne s’aimaient pas ». Valéry Giscard d’Estaing supprima la célébration du 8-Mai, anniversaire de la capitulation allemande.  François Mitterrand prit la main d’Helmut Kohl à Verdun et retarda le procès de son ami Bousquet, organisateur de la rafle du Vel’ d’Hiv’. Jacques Chirac reconnut la participation de l’Etat, en France, à l’extermination des juifs programmée par les nazis et mit fin à la tentative de certains de ses partisans pour réhabiliter le colonialisme.

Les essais de Nicolas Sarkozy pour reconstruire une fierté nationale, en se détournant de la « repentance », ont démontré que la conscience – ou l’inconscience – patriotique, forgée par la République triomphante à la fin du dix-neuvième siècle, par la guerre de 1914-1918 et par la conjonction du gaullisme et du communisme après celle de 1939-1945, ne peut pas être restaurée. La querelle de la Maison de l’histoire de France, qui a abouti à l’enterrement de ce projet par le gouvernement de gauche, a mis en évidence l’impossibilité de s’accorder aujourd’hui sur un roman national comparable à celui qu’avaient fabriqué Michelet, Lavisse (curieusement réédité ces jours-ci) ou Mallet et Isaac.

La cérémonie d’Oradour ne prête à aucune contestation. Hollande, président souriant d’une génération qui n’a connu que du bon temps – pas de Grande Guerre, pas d’Occupation, pas d’Algérie –, a pris le risque de s’affronter au tragique et réussi l’épreuve. Il a laissé paraître, en la circonstance, une gravité dont ses adversaires ont donc tort de le prétendre incapable. Remettant à l’ordre du jour une mémoire que le temps relègue sans la dissoudre, il a rappelé l’Allemagne à son passé, en donnant acte à Gauck de la « dignité » avec laquelle ses dirigeants actuels l’assument.

Les deux présidents ont reproduit le geste de Mitterrand et Kohl à Verdun, s’inscrivant ainsi dans la continuité d’une recherche de l’entente franco-allemande inaugurée il y a cinquante ans par de Gaulle et Adenauer. Mais Verdun mit aux prises deux armées dans une bataille, certes effroyable, tandis qu’Oradour est un crime de guerre conforme à la politique et à l’idéologie de l’Allemagne nazie. Il n’y a pas égalité entre les hommes, les femmes et les enfants assassinés à Oradour et la division SS qui, en exécution d’un ordre d’état-major, a procédé à ce massacre.

La question qui se pose est donc de savoir comment l’Allemagne répond aujourd’hui à l’interpellation morale que lui adressent les ruines d’Oradour comme le ravin de Babi Yar, en Ukraine, ou les Fosses ardéatines, à Rome. Joachim Gauck a bien compris que le problème essentiel est celui de l’impunité dont ont joui les responsables d’Oradour. Disant lire dans les yeux de ses hôtes « l’amertume » que les assassins n’aient pas été punis, il a affirmé : « Votre amertume est la mienne, je l’emporte avec moi en Allemagne et je ne resterai pas muet. »

Là est peut-être la signification principale de la cérémonie d’Oradour. Le président allemand, autorité morale à la fois par sa fonction et par son itinéraire personnel, reconnaît que l’Allemagne s’est réconciliée avec l’Europe sans toujours extirper de son sein les auteurs de ses crimes ni combattre la tolérance qui leur a permis d’échapper au châtiment. Il a témoigné ainsi que le retard de cette visite est aussi important que la visite elle-même. Ainsi la cérémonie d’Oradour est-elle, eu égard à l’Allemagne, indissociablement rassurante et inquiétante.

 

 

 

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