Maurras, non merci

imagesEntre ceux qui accusent les chrétiens de refuser la démocratie et ceux qui veulent les entraîner dans le refus de la démocratie, il y a une alliance objective, comme on dit. Rien de grave, en fait. Mais quand même : un catholique, en France, en ce moment, ne peut échapper à un malaise politique.

Le chrétien témoigne pour la justice. Il croit que le monde n’est pas voué à la domination des forts sur les faibles, à l’asservissement des pauvres par les riches, à l’exploitation des femmes par les hommes, à la guerre de tous contre tous. Il pense que l’injustice qui ravage tant d’existences n’est pas fatale et que ceux qui ne s’y résignent pas ont raison, car « les assoiffés et les affamés de la justice » seront « rassasiés ». Il est à l’opposé, par exemple, d’Adolphe Thiers (1797-1877), prototype du politicien bourgeois, qui ménageait la religion chrétienne au motif que, selon lui, elle « apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir ».

Parce qu’il ne croit pas cela, le chrétien s’efforce de faire pour les autres ce qu’il voudrait bien qu’ils fassent pour lui. S’il est catholique, il y a toute chance pour qu’il soit heureux de voir à la tête de l’Eglise un pape qui, prêchant d’exemple, fait entendre cette autre parole du Christ : « Ne jugez pas afin de n’être pas jugés. » Il avait été reconnaissant au pape précédent de rappeler le président français de l’époque au respect des « légitimes diversités humaines » après un discours retentissant contre les étrangers et, spécialement, contre les gitans de toute espèce. Il remercie François, aujourd’hui, de pleurer et de dire sa « honte » devant les noyés de Lampedusa.

Dictature de la « modernité »

Et parce que ce chrétien a soif de vérité et de justice, il combat la dénaturation du mariage. Il résiste aux entreprises cherchant à imposer une humanité imaginaire en niant la différence sexuelle et en manipulant la parenté. Pour les mêmes raisons, il refuse que la société s’arroge le droit de supprimer une vie (autre chose étant de ne pas prolonger une agonie) et ne se résout pas à ce qu’une naissance soit considérée comme un événement ordinaire, qu’on peut empêcher sans même avoir besoin d’y réfléchir. Il juge inquiétant que l’on se serve d’embryons comme matière première pour la production de cellules destinées à soigner des malades, alors que d’autres voies possibles ne sont pas explorées. Il refuse la « modernité » que les puissants de l’époque veulent imposer sans discussion.

Le chrétien peut se trouver ainsi en opposition avec le gouvernement de son pays et en désaccord avec ses lois : désaccord avec la loi sur le « mariage » de personnes du même sexe, par exemple, et opposition aux intentions du gouvernement pour ce qui est de l’euthanasie. Ce gouvernement et la majorité sur laquelle il s’appuie étant de gauche, et les voix discordantes, sur ces sujets, étant extrêmement rares parmi les parlementaires et les personnalités de gauche, c’est chez les élus et les dirigeants de droite que l’on trouve le plus d’opposants aux lois déjà votées et à celles qui s’annoncent. « Eh ! bien mais c’est tout simple, dira-t-on. Jusqu’ici vous votiez à gauche, désormais vous voterez à droite. »

Eh ! bien non, justement. Car la droite n’a rien de mieux à faire que de tomber à bras raccourcis sur moins de vingt mille Roms dispersés dans le pays, de réclamer des frontières plus hermétiques – sans doute pour s’assurer que les prochains Somaliens ou Syriens qui chercheront à entrer en Europe se noieront tous –, de rejeter les étrangers établis en France qui demandent à devenir français. Pour le reste, elle vote contre toute réforme entreprise par la gauche pour la seule raison qu’elle vient de la gauche et se refuse à faire la critique de ses erreurs et de ses fautes pendant les dix années où elle a détenu le pouvoir.

Autrement dit, on peut agir pour la défense du mariage et de la filiation avec tous ceux qui partagent cette cause, quelles que soient les arrière-pensées de tels ou tels d’entre eux. Mais cela ne conduit pas à adopter le programme politique de son voisin de manif.

Plus que les tentatives de la droite – somme toute banales, légitimes et gentillettes – pour obtenir son bulletin de vote, autre chose provoque le malaise du catholique dans le monde catholique où, pour une partie de son existence au moins, il évolue. C’est de rencontrer, au détour d’un article de journal, d’une note de blog, d’un tweet, s’insinuant sur les radios qu’il écoute et les sites Internet qu’il fréquente, l’odeur du vieux maurrassisme qui rôde encore, de ci, de là, aux alentours du catholicisme français, espérant y trouver de jeunes pousses pour se revigorer.

Derrière Pétain

Pour mémoire, Charles Maurras (1868-1952), journaliste et essayiste positiviste et athée, eut l’idée d’investir le marché politique qu’ouvrait la fureur anticléricale des gouvernements républicains du début du vingtième siècle. Lui-même et les autres dirigeants de l’Action française se souciaient comme d’une guigne de l’Evangile, de la charité et du royaume à venir, mais ils combattaient la République, qui faisait souffrir les catholiques. Cela leur a amené une clientèle qu’ils ont abreuvée de nationalisme « intégral », en reprenant à leur compte un chant dont le refrain paraissait servir leur propos : « catholique et Français toujours ».

De son patriotisme et de son courage, Maurras a donné des preuves définitives en se précipitant à Vichy, l’avènement de ce régime né de la défaite et soumis à l’occupant étant salué par lui comme une « divine surprise ». Publiant son journal, L’Action française, à Lyon, il soutient Pétain, approuve le statut des juifs et condamne la France libre et les résistants, qu’il appelle « terroristes ». Il est condamné, en 1945, à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale. Mais la connexion entre nationalisme et catholicisme a subsisté dans quelque têtes vieillissantes, aux marges de l’Eglise de France et de la droite.

On la voit réapparaître dans les propos du politologue Patrick Buisson, qui cherche à reproduire l’opération maurrassienne d’il y a un siècle en parlant de « populisme chrétien » à propos de la mobilisation contre la loi Taubira. Cette formule dit bien ce dont il s’agit dans l’esprit de son auteur. Le populisme, en effet, est une attitude politique, pas un engagement éthique. Mais les tentatives pour détourner le mouvement de son sens et le transformer en rassemblement partisan, droite contre gauche, ont échoué. Ce sont les partis de droite qui se sont rangés derrière les mots d’ordre de la Manif pour tous, et non l’inverse. A plus forte raison les groupes qui cherchent à transformer les préoccupations des catholiques en combat contre la République ont-ils été tenus à l’écart.

La danse des appétits

Ils n’en persévèrent pas moins. On comprend qu’une mobilisation comme celle de  l’automne 2012 et du printemps 2013, provoquée par un soulèvement moral contre une loi qui prétend pousser à son terme la logique de la démocratie et des droits de l’homme, aiguise les appétits de ceux qui, parce que leurs idées politiques sont incompatibles avec la démocratie et les droits de l’homme, ne cessent de critiquer l’une et de contester les autres. Le nationalisme, la xénophobie, le racisme, le rejet de la différence, le refus de la fraternité rêvent d’attirer dans leur camp les marcheurs qui se sont opposés, sur la question du mariage et de la famille, à la gauche internationaliste, européenne et antiraciste.

C’est ainsi que les catholiques sont entourés d’attentions dont ils se passeraient bien. Dans une vallée alpine déjà couronnée de neige va se tenir, ce week-end, le Salon du goût, où les productions locales seront à l’honneur. L’Office du tourisme a produit, pour l’annoncer, une affiche idiote, détournant la fresque de La Cène, peinte par Léonard de Vinci au couvent Sainte-Marie-des-Grâces, à Milan. Les catholiques ont fait savoir qu’ils trouvaient cela désobligeant, mais, quand ils ont vu qu’un site Internet nationaliste et un autre, traditionaliste, s’emparaient du sujet, ils ont mis une sourdine à leur protestation.

Des groupes divers, les uns se présentant comme chrétiens , les autres non, certains bien éloignés de toute attitude et de toute pensée chrétiennes, rêvent d’un un divorce entre les catholiques et la République. Celle-ci a légalisé l’avortement volontaire et en a mis les frais à la charge de l’assurance maladie. Le gouvernement projette maintenant d’en faire la promotion sur Internet, contestant que l’on puisse y exposer la portée d’un tel acte, sa charge spirituelle, et proposer d’autres solutions aux femmes qui envisagent d’y recourir. La République vide le mariage civil de son sens. Elle oblige des enfants à considérer comme leurs « parents » deux hommes ou deux femmes. Elle s’ingère dans la vie des familles en décidant qui doit s’occuper des enfants.

Il y a certes des raisons, pour un chrétien, d’être déçu par cette République qui cherche à imposer par la loi, non plus le respect des consciences, mais l’athéisme, avec une agressivité particulière contre l’Eglise. Il y a des raisons, pour tout citoyen, à quelque courant de pensée qu’il se rattache, de s’inquiéter des empiétements croissants de l’Etat dans des domaines où seuls des systèmes totalitaires, jusqu’à maintenant, l’ont fait intervenir : l’éducation des enfants par leurs parents, les rapports conjugaux, la vie amoureuse, la pratique religieuse.

Mais la force de la loi n’est pas celle des armes. Ce qu’une législation a fait, une autre peut le défaire. Dans les régimes qui sont les références avouées ou inavouées des groupes nationalistes, les libertés étaient supprimées, les élections étaient des simulacres, tout débat était interdit. C’est en s’appuyant sur les principes républicains et sur les droits de l’homme, et par les procédures et les méthodes de la démocratie, qu’entendent agir, dans leur grande masse, ceux qui ont participé à la Manif pour tous et qui continuent le combat.

Au total, le « message » catholique passe, malgré ceux dont, à gauche et à l’extrême droite, les intérêts convergent pour le brouiller. Mais, sans tomber dans la paranoïa, on voit que la la vigilance et même la méfiance sont nécessaires face aux tentatives d’exploitation de la foi chrétienne au service de démarches politiques en contradiction avec ses valeurs essentielles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une réponse à Maurras, non merci

  1. Champetier dit :

    Perspective très intéressante …
    La tentation d’un “vote chrétien” (de quelque coté que ce soit) nous ramène à l’avertissement de Georges Bernanos dans “Nous autres Français” : “Qu’un pantin diplomate se balance indéfiniment de droite à gauche au bout d’une ficelle, ce n’est qu’une expérience de physique innocente… Mais vos masses pieuses pèsent un poids énorme et il est dangereux de démontrer la loi du pendule avec un instrument de plusieurs milliers de tonnes. A votre place, je craindrais qu’il ne s’échappe et que ce ne soit pas du bon coté” …
    Mais c’est probablement justement ce “qu’ils” recherchent …

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