Macron-Fillon: le match continue

Sérieux, le débat sur TF1, lundi 20 mars, a ennuyé certains commentateurs blasés, mais intéressé 10 millions de spectateurs pendant plus de trois heures. Les programmes en ont été le sujet principal, éclairé, détaillé, discuté, disputé. Emmanuel Macron n’a pas réussi sa métamorphose d’outsider en leader. François Fillon, certes affaibli,  est toujours dans la course.

Le format du débat

TF1 a choisi les cinq candidats placés en tête par les sondages. Ils représentent et organisent les cinq positions politiques entre lesquelles les Français se répartissent aujourd’hui. Par rapport à eux, les six autres ne proposent que des variantes.

Ces courants sont :

– la gauche radicale : Mélenchon. Variantes : N. Arthaud, Poutou.

– la gauche modérée : Hamon.

– le centrisme : Macron. Variante : Lassalle.

– la droite classique : Fillon.

– l’extrême droite : M. Le Pen. Variantes : Dupont-Aignan, Asselineau, Cheminade.

Il fut un temps où l’égalité d’accès aux moyens audiovisuels était limitée aux émissions de la campagne « officielle » à la radio et à la télévision du service public. Pour le reste, chaînes et stations étaient libres de leurs choix éditoriaux.

Cette pratique a été contestée dans les années 1980. L’organisme chargé de l’attribution et de la surveillance des fréquences radio et TV a inclus, dans les cahiers des charges, des règles d’équité pour l’expression politique, particulièrement en période électorale. S’agissant de l’élection présidentielle, la règle a été l’égalité de traitement des candidats sur l’antenne dans son ensemble, toutes émissions confondues, pour une période dont les limites ont varié.

Le choix de TF1, éditorialement  justifié, accepté par le Conseil d’Etat, heurte l’ambiance démocratique de l’élection présidentielle. Les médias audiovisuels sont placés devant un problème difficile : comment rendre la campagne lisible et intéressante sans violer le principe selon lequel les candidats ayant rempli les conditions de candidature doivent être sur un pied d’égalité ?

Le propre de l’élection présidentielle française est que chacun peut y concourir à la seule condition d’obtenir les parrainages d’un certain nombre d’élus (500 aujourd’hui pour environ 42 000 élus habilités à parrainer). Cela explique l’attachement viscéral des citoyens à cette élection, fondé sur ce que les Américains n’ont pas de gêne à appeler populisme. Aux Etats-Unis comme en France, elle permet au peuple de résister aux puissances économiques, politiques, ou même intellectuelles. Pour le meilleur comme pour le pire.

Toute interférence dans une consultation prisée pour la transparence cristalline de la relation qu’elle instaure entre les candidats et le peuple est insupportable au démocrate intégriste qui veille en chacun de nous. Cela explique l’irritation habituelle contre les sondages, qui me disent que je suis déjà recensé dans l’électorat potentiel de tel ou tel, ou parmi les hésitants, alors que je n’ai rien décidé.

Le débat et les affaires

On commente beaucoup la discrétion des débatteurs de lundi soir sur les procédures judiciaires dont deux d’entre eux font l’objet. C’est en effet surprenant vu l’importance qu’elles ont prises, ces dernières semaines, dans l’information. Cependant il en a été question, de façon allusive si l’on veut, mais assez claire pour tout le monde. Mélenchon a eu raison de dire que le sujet concerne deux candidats, qu’il a nommés ; que « les Français savent ce qu’ils savent » ; et qu’il leur appartient d’en tenir compte, ou non, quand ils voteront.

Ensuite, il faut séparer ce qui relève du travail des journalistes, renseignant les citoyens sur les agissements des candidats qui se présentent à leurs suffrages, et la discussion de ces candidats sur les sujets d’intérêt commun. Ce qui importe aux électeurs, à ce moment-là, ce n’est pas les « affaires » de tel ou tel, mais celles de la communauté nationale, appelée à choisir comment elle veut être dirigée, avec quel programme, quel état d’esprit, quels moyens.

Les dix millions de Français qui ont suivi le débat auraient sans doute été nombreux à ressentir comme un manque de respect pour le processus démocratique qui les rassemble l’attitude d’un candidat en questionnant un autre à la manière d’un policier, d’un juge ou d’un journaliste, ou bien le déclarant coupable de ce dont il est accusé. La phrase de Mélenchon, là encore, sur ce que décideront les électeurs pour les « vertueux » et « ceux qui leur paraissent ne pas l’être », est sans doute le maximum du commentaire qu’un participant à la compétition peut s’autoriser sur les informations concernant tel ou tel de ses concurrents.

L’enjeu

Sans doute le débat avait-il plusieurs enjeux pour les différents candidats, mais enfin la donne se ramène à un problème simple. Sachant qu’environ un quart des électeurs se prépare à voter pour  Marine Le Pen au premier tour – ce qui correspond au niveau atteint par le Front national aux élections européennes de 2014 et régionales de 2015 – et qu’ils sont les plus décidés dans leur choix, la question est de savoir qui se qualifiera avec elle pour le second tour : François Fillon ou Emmanuel Macron ?

A cet égard, le débat de lundi soir a été un match nul. Attaqué par les quatre autres, mais surtout par Benoît Hamon et par Fillon, l’ancien ministre de l’économie s’est défendu avec vaillance, mettant en avant son statut de nouveau venu dérangeant parmi des candidats engagés de longue date dans la carrière. C’était légitime, mais sa hâte à se désigner comme la cible des installés dont il menace le confort lui a fait commettre des fautes tactiques, comme celle de se précipiter pour répondre à un propos de Hamon sur les lobbys qui pouvait aussi – voire plus justement – viser Fillon.

Sans doute Macron était-il attendu sur sa nouveauté et sa capacité à changer le paysage politique, mais il l’était au moins autant sur sa densité et sa carrure d’aspirant à la plus haute responsabilité de l’Etat. Cet étonnant jeune homme serait-il capable de river leur clou aux politiciens chevronnés auxquels il avait réussi à imposer sa présence ? Or, à plusieurs reprises, son propos a été flou, mal assuré. Fillon a visé juste en moquant son « un peu à gauche, un peu à droite », qui paraît fait davantage pour plaire que pour gouverner.

Il est arrivé que le regard du chef d’En Marche ! se perde dans le vague, qu’il donne le sentiment de passer en pilotage automatique, par exemple sur les 35 heures et, plus gravement, sur l’international, pierre de touche pour un candidat à la présidence de la République. Marine Le Pen ne l’a pas raté en observant alors qu’il avait parlé de longues minutes pour ne rien dire.

Entre fraîcheur et fragilité, Macron a permis à Fillon, contraint par sa mise en examen judiciaire à rester en arrière de la main, de faire valoir malgré tout les deux points qu’il avait prévu de marteler en début en fin d’émission : un, s’il l’emporte, il pourra faire élire sans difficulté, en juin, une majorité parlementaire « stable et cohérente » ; deux, ancien maire, ancien président de conseil départemental, ancien président de conseil régional, ancien ministre, ancien premier ministre il a « des défauts », mais une expérience qui le qualifie pour diriger le pays. Sur ces deux points, l’actuel favori des sondages ne peut pas rivaliser avec lui.

Conclusion

La campagne ne fait que commencer. S’il démontre une capacité à livrer bataille peut-être supérieure celle qu’on pouvait lui attribuer en raison des révélations sur son éthique personnelle, Fillon reste très affaibli. Macron peut corriger les lacunes de son programme, répondre à la question des élections législatives et sortir alors de sa chrysalide. Mais il n’est pas devenu, lundi soir, le leader de la compétition.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 réponses à Macron-Fillon: le match continue

  1. merlen dominique dit :

    bonjour Patrick

    belle analyse
    Bien voir en effet que c’est une élection présidentielle, qui nécessite quelqu’un de solide !

    dominique

    • Patrick Jarreau dit :

      Merci Dominique. Je ne suis pas sûr que le “rectificatif” qui a suivi te plaise autant…

      • dominique merlen dit :

        le but de cette élection n’est pas de me plaire mais de redresser la France.
        Une potiche tourne veste comme Bayrou et un pantin émanation du socialisme ne constituent pas la solution.

        Rendez-vous dans quelques semaines : nous y verrons plus clair.

  2. anna urli-vernenghi dit :

    Bonjour Patrick,
    Me rappelle ces moments où vous contestiez mes choix (je voulais Bayrou. “Il faut voter utile”). Là, je vous suis totalement sur l’analyse.
    Anna

    • Patrick Jarreau dit :

      Considérant l’état de la gauche et le niveau du Front national, le vote “utile”, aujourd’hui, serait pour la droite. Mais la démarche de son candidat – je fais référence ici à l’émission de France 2 – le disqualifie ou, pour employer un langage plus factuel, lui donne peu de chances d’accéder au second tour.
      Aussi le centrisme de Macron, qui a suscité par lui-même un niveau d’adhésion comparable à l’effet Bayrou de 2007, est ressenti par beaucoup d’électeurs de tous horizons comme un possible vote de résignation ou raisonnable. C’est une sorte de front républicain anticipé.

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