L’islam, l’islamisme, la France, vous, moi

P1110335_Paris_V_minaret_mosquée_Paris_rue_du_puits_de_l'Ermite_rwkDeux livres, publiés l’un en septembre dernier, l’autre ce mois-ci, ont en commun de nous inviter à reconnaître, dans ce qu’on appelle l’islamisme, un phénomène religieux. N’est-ce pas évident? Non, car la gauche a du mal à croire que des jeunes gens s’engagent et mettent leur vie en jeu, aujourd’hui, pour des motifs d’ordre «spirituel», dit Jean Birnbaum. Pour Pierre Manent, c’est l’opinion dominante dans les sociétés europénnes qui ne peut concevoir que la religion puisse inspirer un projet politique. 

Le livre qui vient de paraître est celui de Jean Birnbaum, intitulé Un silence religieux. La gauche face au djihadisme (Seuil, 234 pages, 17 €). Dirigeant le « Monde des livres », supplément légendaire inclus dans le numéro du jeudi du quotidien du soir, cet observateur engagé de la scène intellectuelle française décrit les contorsions auxquelles se livrent les responsables politiques et les essayistes de gauche pour dissocier l’islam des actes commis par les mouvements violents qui s’en réclament.

Ces précautions et mises en garde sont louables puisqu’elles visent à empêcher que tout musulman ne soit considéré comme suspect de sympathie pour l’islamisme, voire d’indulgence pour les djihadistes. Dans leur grande majorité, en effet, les musulmans en sont eux-mêmes victimes là où ces groupes tentent d’imposer par la terreur leur version de l’islam ou bien font la guerre au chiisme. En Europe, les pratiquants d’un islam pacifique et tolérant subissent la pression du sectarisme dans les quartiers où ils vivent, parfois dans les mosquées qu’ils fréquentent, jusque dans leurs familles quand leurs enfants sont séduits par le djihadisme sur Internet.

Mais justement, dit Birnbaum, affirmer que le djihadisme « n’a rien à voir » avec l’islam laisse les musulmans pacifiques aux prises avec ces sectes violentes ou avec des courants de pensée moins guerriers, mais partageant les mêmes conceptions. En ne voyant pas ou en ne voulant pas voir que c’est bien dans l’islam que les adeptes du djihad trouvent, sinon les motifs, du moins la justification de leurs actes, les responsables politiques qui adoptent cette attitude permettent aux islamistes de profiter de la liberté qui leur est ainsi offerte pour étendre et renforcer leur pouvoir sur les consciences et sur le mode de vie des fidèles.

Foucault et la «spiritualité politique»

Birnbaum décrit l’aveuglement de la gauche au sujet de l’islam depuis le soutien au mouvement de libération algérien, dans les années 1960,  jusqu’au compagnonnage d’une partie de l’extrême gauche avec certaines formes d’islamisme dans l’altermondialisme. Il insiste sur l’incompréhension qu’a rencontrée le philosophe Michel Foucault dans sa zone d’influence quand il a parlé de « spiritualité politique », en 1979, à propos de la révolution khomeiniste en Iran. Chez les militants et les intellectuels progressistes, la tendance a été de considérer la religion, dans ces cas-là, comme la forme prise, pour des raisons culturelles, par de légitimes aspirations à la justice sociale et à la démocratie. Or, comparant le djihadisme, qui attire de jeunes musulmans d’Europe, et les Brigades internationales, qui combattaient le fascisme dans l’Espagne des années 1930, l’auteur montre ce qui sépare radicalement ces deux engagements aux formes similaires.

Pour Jean Birnbaum, l’embarras de la gauche vient du fait qu’elle contemple, dans l’attraction de l’islamisme sur une partie des jeunes dans une partie du monde, l’échec de son propre projet. Parce que la gauche n’a pas transformé le monde, « la religion » a pris ou repris la place de l’espérance révolutionnaire. « Si l’émancipation manque à ses promesses, écrit-il, l’absolu se cherche un autre nom. » Que doit faire, alors, la gauche ? Redécouvrir le messianisme dont le mouvement socialiste fut l’héritier, conscient ou non, au dix-neuvième siècle, et retrouver l’ambition de changer le monde. Au lieu de faire l’impasse sur la religion, la gauche doit affronter de nouveau cette vieille ennemie et, de nouveau, lui disputer le flambeau de l’espérance.

Un pamphlet de haut vol

Dans un livre controversé, intitulé Situation de la France (Desclée de Brouwer, 173 pages, 15,90 €), Pierre Manent, professeur de philosophie politique, fait des constatations que partage l’auteur précédent : persistance du « religieux » dans un monde que le progressisme croyait en avoir débarrassé ; difficulté des idées dominantes à appréhender cette réalité ; et, bien sûr, gravité du danger que le djihadisme représente pour nos sociétés. Là s’arrêtent les points communs, le propos de Manent étant centré, conformément à son titre, sur la France. En fait, ce professeur brillant et écrivain accompli livre ce qu’à une autre époque on aurait appelé un pamphlet, dans la veine des grands écrits réactionnaires du siècle qui suivit la Révolution française.

Dire cela n’est aucunement réduire le mérite ou l’intérêt de ce livre pénétrant, provocant, souvent impressionnant par sa hauteur de vue et son audace. On n’a pas souvent l’occasion de lire un essai politique de ce niveau. Mais les problèmes que l’islam pose dans le monde en général, spécialement en Occident, particulièrement en Europe et avant tout en France, sont, pour l’auteur, l’occasion de mettre en question, pour ne pas dire à la question, l’état de ce pays et les évolutions qui y ont conduit.

Offensive mondiale

Manent estime que l’on assiste à une offensive mondiale de l’islam, indissociablement politique et spirituelle. Loin de reculer, de s’affaiblir, de se laïciser, comme on avait pu l’imaginer, l’islam gagne en force et en espace. Il s’affirme comme puissance religieuse à côté des puissances économiques, scientifiques, militaires, ou plutôt face à elles. Il inspire des forces qui sont entrées en guerre avec l’Occident, russe d’abord (en Afghanistan et en Tchétchénie), puis américain (le 11-Septembre), maintenant européen (en Europe même et en Afrique).

En France, l’islam violent se manifeste par des meurtres, des défilés, des prêches, des propos incendiaires sur des sites Internet. L’un de ses arguments est que la société française empêche celle ou celui qui le souhaitent d’être de bons musulmans. Démontrer qu’il n’en est rien, en faisant en sorte que les musulmans puissent pratiquer leur culte sans entrave, ne suffirait sans doute pas à éteindre le djihadisme, mais permettrait aux fidèles de mener une vie pieuse et de récuser les reproches de faiblesse qui leur sont adressées par les radicaux.

On voit que l’auteur brave le reproche d’essentialisme. En considérant qu’est en cause l’islam – et non l’islamisme, l’extrémisme, la radicalité, sans parler des inégalités sociales qui seraient la cause et l’explication de la violence religieuse –, il estime que cette spiritualité conditionne une vision du monde, des mœurs, des choix politiques, des choix personnels. Et cela, à quelque degré qu’on s’y rattache.

De fait, nous connaissons tous des exemples de musulman ou musulmane occidentalisés chez qui nous avons découvert un jour – et qui ont peut-être découvert eux-mêmes – la limite de leur indépendance ou de leur indifférence par rapport à la religion de leurs parents ou grands-parents. Je pense à une étudiante américaine, de parents américains, d’origine pakistanaise, expliquant qu’elle partageait tout ou presque avec ses amies sur le campus – langage, goûts musicaux, lectures, vêtements, sports, gourmandise, blagues –, mais qu’elle accepterait le mariage arrangé auquel sa famille travaillait probablement, car jamais elle ne pourrait infliger à son père la douleur d’un refus. Manent remarque que, selon des sondages, les trois quarts des Egyptiens et la quasi-totalité des musulmans irakiens sont favorables à ce que la charia devienne la loi de l’Etat dans leurs pays.

Vivre selon le Coran

Autrement dit, entre les musulmans mainstream et les violents, la différence porterait sur les moyens et non sur la fin. Pour les uns comme pour les autres, on ne peut être un bon musulman et mériter la miséricorde de Dieu que si l’on s’efforce de vivre dans un milieu régi par les principes coraniques, condition pour mener soi-même une vie conforme à ces principes. Dès lors, la laïcité, sur laquelle la totalité des partis politiques et la plupart des Français comptent ou disent compter pour que l’islam trouve sa juste place dans la société, est, selon Manent, incapable de fournir la solution recherchée.

Le compromis trouvé non sans mal entre les catholiques et l’Etat laïc n’est pas applicable tel quel aux musulmans. Le statut de la religion, en France, résulte d’une histoire qui est celle du christianisme, principalement catholique, de la déchristianisation révolutionnaire, du conflit entre laïques et cléricaux, enfin de la séparation entre un Etat neutre et l’Eglise demeurée influente dans la société. L’islam ne peut pas s’intégrer dans cette histoire qui n’est pas la sienne. Les musulmans ont avec la France une relation différente de celle du christianisme, et la pratique de leur religion, qui distingue leur mode de vie de celui des athées, ne peut pas non plus être calquée sur celle des catholiques.

Aussi Manent propose-t-il d’accepter qu’une partie de la population française vive selon d’autres mœurs que celles de la majorité. S’il est impératif, à ses yeux, de maintenir la prohibition de la polygamie et de faire respecter celle du voile intégral, il convient, en revanche, de permettre aux enfants de famille musulmane d’observer les interdits alimentaires, et rien de sérieux ne s’oppose à ce que certaines heures de piscine soient réservées aux femmes. L’écrivain Régis Debray et le préfet Didier Leschi, auteurs d’un guide pratique de la laïcité à l’usage de toute personne ayant à établir des règles ou à prendre une décision dans ce domaine, sont d’accord sur ce point.

Retour au national

Mais la question de l’islam en France n’est qu’un aspect de ce livre. Elle est, aux yeux de l’auteur, le révélateur de ce qu’il considère au fond comme la décadence de la nation française. La lecture de ces pages, souvent belles, suscite deux genres de sentiments. D’un côté des analyses très fortes, nourries d’années d’étude et de réflexion, jettent sur des pans de l’histoire européenne ou sur notre situation politique présente une lumière précieuse. Il faut être reconnaissant à Pierre Manent de sa liberté de pensée, de la façon dont il se dégage, comme dans ses livres précédents, des cadres imposés par le bla-bla habituel et d’un certain style universitaire, et des risques qu’il prend en tentant d’atteindre des vérités difficiles.

D’un autre côté, on est en garde devant la séduction d’un propos nostalgique et, pour un chrétien, si l’on peut se permettre, fort peu charitable quand il accable l’Union européenne au moment où tout le monde lui tombe dessus – non sans motif, évidemment. Qui peut croire qu’un retour au national – ou du national – puisse être d’une utilité quelconque alors que, comme il le dit très bien lui-même, l’Europe est la région du monde où les tensions de celui-ci se concentrent et se font sentir le plus dangereusement ? Souhaite-t-il des Viktor Orban ou des Jaroslaw Kaczynski dans toutes nos capitales?

On ne parle pas de l’Occupation, de la Résistance et de De Gaulle, avec la puissante concision qu’y met notre auteur, sans faire battre le cœur. Mais que ce soit pour le tourner vers demain, non pour l’en dégoûter !

 

 

 

 

 

 

 

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