Les Roms sont chez eux en Europe

Nous vivons donc dans un pays où un journal désigne des hommes, des femmes, des enfants comme un poison (« l’overdose »), où un autre publie une carte permettant de localiser ces personnes et où le ministre de l’intérieur assure qu’elles ont « vocation » à quitter le territoire. Autant le dire tout de suite, ce qui suit va déplaire. Du moins est-il permis d’espérer qu’un rapprochement historique, qui s’impose, ne laissera pas indifférent.

Après que le pouvoir nazi eut promulgué les lois raciales dites de Nuremberg, en 1935, de nombreux juifs, dont la vie devenait tout simplement impossible, cherchèrent à émigrer. Dans la France de ces années-là, où l’antisémitisme se donnait libre cours, l’arrivée de réfugiés juifs, allemands qui plus est, déchaîna l’extrême droite. « Faut les renvoyer chez Hitler ! », réclamait l’écrivain Louis-Ferdinand Céline (Bagatelles pour un massacre, éditions Denoël, 1937). La gauche, majoritaire à la Chambre des députés, louvoya entre le devoir humanitaire et la pression xénophobe.

Bien sûr, la Roumanie et la Bulgarie ne sont pas l’Allemagne nazie. Ces deux pays, membres de l’Union européenne, sont tenus de respecter les règles de l’Etat de droit. Mais si tant de  Roms bulgares et roumains quittent leurs villages ou leurs quartiers, c’est qu’ils ne peuvent pas y vivre. Même si aucune discrimination à leur encontre n’est inscrite explicitement dans les lois, la réalité est bien différente des discours officiels. Voici ce qu’écrivaient deux chercheuses, Milena Guest and Alexandra Nacu, en 2008 :

 « L’existence d’une discrimination des Roms affectant au quotidien les relations sociales dans les deux pays est largement attestée tant par les chercheurs que par les organismes internationaux (ONU, Commission européenne). Le fait que le recensement, dans les deux pays, ne permette pas de déclarer une double ethnicité signifie à sa manière le refus du mélange, cette fois entériné par l’État. »

Les Roms subissent une ségrégation économique, géographique, sociale et scolaire. Le racisme dont ils sont la cible en Europe centrale et orientale est allé jusqu’au meurtre en Hongrie. Ce n’est pas le cas en Roumanie et en Bulgarie, où l’extrême droite est moins puissante, mais leurs conditions de vie y sont précaires. Le départ, notamment vers la France, apparaît à une partie d’entre eux comme une solution pour échapper à la situation qui leur est faite, avec l’espoir de pouvoir accéder normalement, hors de leurs pays d’origine, à un travail, à un logement, à une école pour leurs enfants, aux soins médicaux.

Ignorance ou calomnie

La mise à l’écart des Roms les amène à se grouper pour obtenir ou défendre leurs droits. Il existe des associations diverses, qui assurent l’information sur l’actualité intéressant cette population de dix à douze millions de personnes en Europe. Il existe des mouvements à caractère social ou culturel, intervenant auprès des pouvoirs publics nationaux et européens, auprès du Conseil de l’Europe, des Nations unies, d’organisations non gouvernementales. Prétendre ou laisser croire que les Roms ne seraient organisés que par des structures tribales ou mafieuses relève de l’ignorance ou de la calomnie.

La marginalité dans laquelle ils sont maintenus favorise un repli communautaire, où les relations familiales sont dominantes, par défaut, du fait des contraintes économiques et sociales. De telles situations sont aussi propices à l’emprise de bandes agissant par la violence, la menace, l’intimidation. Ce n’est pas un hasard si des populations minoritaires, dans un contexte de division ethnique, voient se développer en leur sein des groupes agissant dans l’illégalité. Qu’on pense aux pègres italienne, juive, irlandaise ou latino qui ont existé ou existent encore aux Etats-Unis, sans parler de la criminalité persistant dans certains quartiers noirs.

Que la venue en France de Roms bulgares ou roumains soit compliquée par l’action de réseaux mafieux, c’est certain. Ils jouent le rôle de passeurs, fomentant le départ et le voyage de familles entières qu’ils installent dans des campements de fortune. Ces Roms, en effet, ne sont pas nomades et ne viennent pas en France dans leurs roulottes, comme on pourrait le croire. Les vieilles caravanes, récupérées dans des casses, servent de logements, comme les tentes et les baraques avec lesquelles elles forment de fragiles bidonvilles.

Présenter l’exploitation de la misère rom par des voyous comme inhérente à leur culture ou à leur société est faux et injuste. Il en est de même pour leurs prétendus penchants à la mendicité ou à la rapine. La fable décrivant un groupe humain en tant que tel comme voué à la paresse, à la malhonnêteté, au vol, à la lubricité, à la violence est une constante du racisme à travers toutes les époques et tous les pays. Accuser les Roms d’être menteurs et voleurs par définition, c’est au mieux prendre l’effet pour la cause, attribuer à leur façon d’être des comportements nés de la misère, de la faim, de l’hostilité et du désespoir.

Le génocide ignoré

La vérité est que, en butte depuis des siècles à l’oppression, au mépris, à la relégation – et à l’esclavage, jusqu’au milieu du XIXe  siècle, dans plusieurs pays d’Europe centrale –, discriminés même en France, où le statut des « gens du voyage » est dérogatoire et où ils furent persécutés pendant l’Occupation, les Roms ont subi un génocide, qui a tué quelque huit cent mille d’entre eux et qui n’est pas connu ni reconnu, aujourd’hui, comme il devrait l’être. Du moment où elle a accepté l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie, en 2007, comme d’ailleurs celle de la Hongrie en 2004, l’Union européenne a pris en charge, pour une part, les problèmes rencontrés et posés par cette population.

Il n’y a donc rien d’illégitime à ce que des Roms entreprennent de s’établir en France, en Italie, en Belgique ou en Allemagne, tandis que d’autres restent en Hongrie, en Roumanie ou en Bulgarie, et que d’autres encore, installés depuis des siècles en France ou en Espagne, demandent à ce que leurs droits civiques, économiques et sociaux soient respectés. Au demeurant, citoyens européens, les Bulgares et les Roumains domiciliés en France pourront voter, en 2014, aux élections municipales et européennes. A partir de janvier, les restrictions qui leur interdisent certains emplois seront levées.

Ce qui est choquant, c’est que des responsables politiques de tous bords flattent ou épousent le rejet qui frappe les Roms dans une partie de la société, au lieu d’assumer leurs choix européens, de combattre les préjugés et de faire en sorte que la libre circulation des personnes, garantie par l’Union européenne, soit effective pour les Roms comme pour tout le monde.

 

 

 

Ce contenu a été publié dans Douce France, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Les Roms sont chez eux en Europe

  1. Claudine Mulard dit :

    Bravo à Patrick Jarreau pour cette analyse!

  2. Jean-Claude Menut dit :

    Beaucoup aimé cet article. Le contrat républicain faudra qu’on m’explique. Les Roms comme les Gitans sont mes copains. C’est tout et merci pour ce bel article trouvé chez Delphine sur Facebook.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *