Quinze glorieuses, peut-être

La Révolution de 1830 renversant les Bourbons cacochymes, Delacroix dans les rues, Berlioz bandissant un pistolet. C’est ainsi que les Français changeaient de système politique au dix-neuvième siècle. Aujourd’hui, plus de barricades, de fusils ni de morts, mais nous vivons peut-être, pacifiquement, démocratiquement, des jours comparables aux glorieuses Journées de juillet. Où en sommes-nous?

François Fillon

Le moment est-il venu de ne pas tirer sur une ambulance, selon la formule de Françoise Giroud à propos de Jacques Chaban-Delmas, candidat gaulliste à l’élection présidentielle de 1974 concurrencé par Valéry Giscard d’Estaing?

Le parquet financier peut, au terme de l’enquête préliminaire en cours, juger les charges suffisantes pour le renvoyer devant un tribunal. Il paraît toutefois peu probable qu’un procureur prenne le risque d’interférer aussi fortement dans une procédure électorale en empêchant de fait un candidat de se présenter.

Une autre hypothèse est que le procureur financier nomme un juge d’instruction pour conduire une information judiciaire. Une telle décision signifierait que l’enquête préliminaire conclut à une présomption de délit. Dans ce second cas comme dans le premier, il serait impossible à Fillon de faire campagne.

Il est permis de penser que même un classement sans suite ne le libèrerait pas. Qu’un délit ne puisse être prouvé ne signifie pas qu’il n’a pas été commis. Surtout, les montants des sommes perçues par l’épouse et, secondairement, par deux enfants du candidat suffiraient à le disqualifier aux yeux de nombreux électeurs.

En d’autres termes, on ne le voit pas s’en sortir. Il va devoir bientôt annoncer qu’il renonce, soit de son propre chef, sans heurt, soit sous la pression des dirigeants de LR, au prix peut-être d’échanges dramatiques au bureau politique et sur la place publique.

Les Républicains

Le problème ainsi créé ne pourra être résolu que dans l’improvisation. La charte de la « Primaire ouverte de la droite et du centre » ne prévoit pas le cas d’empêchement du candidat désigné par ce scrutin. En organiser un nouveau à un mois et demi de la date-limite de dépôt des parrainages d’élus pour l’élection présidentielle est jugé impossible par les responsables de LR.

Il faudra donc qu’une autre instance de ce parti soit chargée de désigner le candidat parmi ceux qui se déclareront. Ce serait le conseil national ou le congrès, ce dernier pouvant voter par Internet. Dans les deux cas, la décision appartiendra donc au parti, soit au niveau de l’ensemble des adhérents (congrès), soit à celui des parlementaires, élus et cadres (conseil national).

Les candidatures

Les hypothèses sont maintenant connues. Deux profils sont envisagés, d’abord celui d’une personnalité d’un certain âge, consensuelle, pouvant représenter l’histoire et la tradition des familles politiques réunies dans ce qui fut l’UMP, avec une nette prééminence de la composante se réclamant du gaullisme sur la composante centriste et libérale. Cette prééminence explique que le nom de Jean-Pierre Raffarin ne soit pas cité et que, dans la catégorie des grands (ou moins grands) anciens, on n’entende parler pour le moment que d’Alain Juppé et de Gérard Larcher.

Le maire de Bordeaux a exclu de se présenter, mais il peut changer d’avis sous la pression de ses amis anciens et nouveaux, à condition d’avoir une chance sérieuse d’être élu président de la République. Il a aussi des ennemis, qui ont fait campagne contre lui à la primaire de novembre et qui n’ont pas envie de le voir aux commandes.

Le président du Sénat peut se prévaloir de la surprise que provoquerait sa désignation. Evidemment, dans le genre « anti-système », il ne serait pas très convaincant. Mais il pourrait être adopté par des électeurs désireux de contredire les puissants en faisant un choix inattendu, pour un homme à la rondeur apaisante, occupant une position plutôt centriste dans son parti.

Eliminé au premier tour de la primaire, Nicolas Sarkozy ne peut pas envisager un retour dans la conjoncture présente. Il doit se contenter d’apporter sa contribution aux manœuvres en cours.

Le second profil envisagé est celui d’un passage à la génération suivante, permettant d’opposer un visage plus jeune, sinon neuf, à celui qui est devenu l’adversaire principal, Emmanuel Macron. Dans cette catégorie, les noms cités sont ceux de François Baroin (soutenu par Sarkozy), de Xavier Bertrand (solitaire) et, bien sûr, de Laurent Wauquiez, qui ne va pas laisser passer l’occasion de se mettre en avant.

François Bayrou

Il a indiqué mercredi soir, sur TF1, qu’il se donne jusqu’à la mi-février pour décider d’être ou non candidat, pour la quatrième fois, à l’élection présidentielle. Quinze jours, c’est aussi le sursis que Fillon a demandé à son parti. Tiens ?

Les états de service « anti-système » de Bayrou sont inégalés. La critique qu’il exprime depuis quinze ans contre le règne de la dyarchie droite-gauche et ses effets délétères a reçu, depuis l’élection de François Hollande – à laquelle il a concouru –, avec l’éclatement de la gauche et avec la crise de la droite – dont l’affaire Fillon est une sorte de paroxysme – la plus forte des justifications.

Le dernier argument en sa faveur est terrible parce que paradoxal : le succès de Macron démontre que Bayrou avait raison. Tout est dans cet imparfait. Comme il l’a dit mercredi soir, le maire de Pau est celui qui peut le mieux, avec le plus de légitimité, contester l’ancien ministre de l’économie, parce que le terrain occupé par celui-ci est le sien. Privilège de l’antériorité ou handicap de la désuétude ?

Si Les Républicains s’accrochaient à Fillon, ce qui est peu probable, Bayrou pourrait attirer nombre d’électeurs de ce côté-là, malgré son vote Hollande de 2012. Si, finalement, Juppé devenait le candidat de LR, son ami béarnais serait tenu par l’engagement qu’il avait pris, au moment de la primaire, de le soutenir s’il l’emportait.

Avec tout autre candidat LR, Bayrou pourrait, face à ce parti affaibli, accuser les arrangements médiocres, les combines d’appareil, les vieilles manières dont les Français ne veulent plus.

S’il est candidat, de combien de parlementaires et d’élus centristes aura-t-il le soutien ?

Pourra-t-il constituer en quelques jours une équipe nationale et un réseau territorial capables de porter sa candidature et, pour commencer, de réunir les cinq cents parrainages nécessaires ?

Casser les pattes d’En Marche?

Sur l’autre flanc, pourra-t-il démonter l’entreprise Macron, renvoyer le jeunot en classe d’apprentissage, casser les pattes d’En Marche, voire préempter le ralliement de l’ancien ministre et de ses soutiens dans la perspective d’un invraisemblable second tour ?

Il pourra envisager, en tout cas, une alliance avec Manuel Valls, qui plaida en vain auprès d’Hollande pour l’ouverture au centre et qui vient d’affirmer qu’il entend garder les mains libres par rapport au PS et à Benoît Hamon.

Il est donc possible, aujourd’hui, que l’élection présidentielle, non seulement se décide au centre, comme toujours, mais que le centrisme en sorte vainqueur dans l’une de ses trois versions, Macron, Juppé ou Bayrou. Sous la menace d’une extrême droite qui paraît aujourd’hui hors jeu – méfiance ! – est peut-être en gestation une nouvelle ère de la politique française.

 

 

 

 

 

 

 

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