Le Pen, père attentionné

Le PenCe qui se joue au Front national peut être décisif pour notre avenir politique. Chacun a bien compris que la compétition principale qui se livre aujourd‘hui est entre l’UMP-UDI et le FN. Qui des deux sera le parti de l’alternance en 2017 ? Après avoir mesuré, aux élections départementales du mois dernier, qu’il ne parvient décidément pas à entrer dans le cercle des partis auxquels les Français sont prêts à confier la direction des affaires, le FN se voit offrir par son fondateur, Jean-Marie Le Pen, l’occasion d’un très gros coup.

Quel risque présente pour Marine Le Pen et pour son équipe le défi que leur a lancé le président d’honneur du parti ?

Autrement dit, une crise interne, voire une scission, sont-ils possibles ? Il est vrai que la situation actuelle rappelle celle de 1998, quand Bruno Mégret avait été poussé par Le Pen à engager une bataille pour le contrôle du parti, dans un contexte à plusieurs égards comparable (quelques victoires sans précédent aux municipales de 1995, progression aux législatives de 1997, opportunité offerte par la défaite de la droite et la cohabitation Chirac-Jospin, perspective de la présidentielle de 2002).

La différence est que le « mégrétisme » est maintenant en position de force au FN, puisque les succès de celui-ci valident les calculs que faisait l’ancien délégué général il y a dix-sept ans. Ce n’est pas pour rien que des mégrétistes de l’époque ont été repêchés par la présidente depuis son arrivée à la tête du parti en 2011. Il ne faut d’ailleurs pas se tromper au sujet de ces gens, dont les idées sont pour partie identiques à celles que Le Pen père vient de réaffirmer et pour partie différentes mais, s’il est possible, pires (« Nouvelle Droite » des années 1980, « racialisme » ; en clair, néo-nazisme).

Donc ce n’est pas le lepénisme qui peut aujourd’hui pousser le mégrétisme hors du parti, mais l’inverse. Si Marine Le Pen fait ce choix – ou est amenée à le faire par le comportement de son père –, quels seront les dégâts pour le parti ?

Pour le moment, on a vu le député européen Bruno Gollnisch se présenter de nouveau comme point de ralliement du lepénisme « historique » au sein du FN. Il entretient ainsi son fonds de commerce afin de pouvoir négocier des places pour ceux qui se rallient à lui, comme il l’a fait jusqu’à maintenant. En sortir n’est certainement pas son intention.

Les groupies de Radio-Courtoisie

On a vu aussi quelques groupies de Le Pen venir lui déclarer leur flamme à Radio-Courtoisie mercredi. Sont-elles/ils représentatifs d’un vrai courant dans la base frontiste ? Certainement, mais où est leur leader ? On n’imagine pas Le Pen créer, à 86 ans, un contre-Front, même s’il dispose de ressources financières importantes. Il lui faudrait un minimum de cadres, dont on ne voit pas où il irait les chercher, car les frustrés du marinisme sont en très petit nombre. La progression du FN, ces dernières années, fait que toutes les compétences – et les incompétences – ont été mises à contribution et rétribuées.

Le risque de crise interne n’est pas nul. Celui d’une scission est faible. En revanche, une déperdition de voix chez les intégristes de l’Algérie française ou de Vichy est possible, voire probable. De quelle ampleur ? Difficile à dire, mais sans doute pas au-delà de 1 ou 2 points de pourcentage si l’on prend comme jauge les scores des dissidences passées (MNR de Mégret ou tentatives locales de Robert Spieler en Alsace, de Carl Lang en Normandie).

Pourquoi Le Pen fait-il ce qu’il fait ?

Il y a plusieurs hypothèses dont celle, émise comme une certitude par le député UMP Patrick Ollier, ce matin, sur France Inter, d’une mise en scène par laquelle le père rendrait service à la fille.

Cette hypothèse ne tient pas debout, simplement parce qu’aucun homme politique ne se sacrifie pour le bien d’un autre, cet autre fût-il sa fille. Mais il y a quelque chose de vrai dans l’idée que non seulement elle, mais aussi lui trouvent avantage à cette rupture, ce qui peut les amener à l’assumer jusqu’au bout, en pleine conscience de ce à quoi elle mène.

Pour Marine Le Pen, c’est ce que tout le monde – à commencer par son entourage sous couvert d’anonymat  pas vraiment  opaque – répète depuis deux jours : son père lui sert la dédiabolisation sur un plateau. Ce qu’elle risque, on vient d’en parler.

Mais lui, que cherche-t-il ? L’évolution du FN, depuis quatre ans, démontre que ce qui empêchait ce parti de progresser était bien son président. La preuve est faite qu’en prenant ses distances avec le lepénisme, le parti progresse. Que peut faire Le Pen ? Contrition ? « Oui, je dois bien l’admettre, Marine a raison, je me suis trompé, j’ai fait perdre du temps à ceux qui m’ont fait confiance, etc. » ? Hors de question, évidemment.

L’autre option est la suivante : puisque Le Pen est condamné par l’histoire, puisqu’il est maintenant seul ou presque sur un navire qui coule, alors il hisse le pavillon, haut et clair, et proclame tous les articles de la foi qu’il cultive depuis ses tout premiers engagements d’étudiant dans les années 1950 : Pétain, les juifs, la République et la suite. Le choix de Rivarol , puis de Radio-Courtoisie, c’est une réunion d’antiquaires de l’extrême droite française du milieu du vingtième siècle.

Il y a des jeunes qui aiment cela, bien sûr, et il ne faudrait pas gratter beaucoup, dans la classe dirigeante du FN mariniste, pour trouver des convictions de ce genre. Les « dérapages » de candidats aux élections départementales nous renseignent là-dessus. Mais la plupart ont bien compris que leur intérêt est de taire de telles idées et même de les rejeter – avec sincérité, sans doute, chez certains.

En proclamant ce qu’il n’a jamais cessé de croire, en affichant ce qu’il s’est toujours glorifié d’être, Le Pen sauve son personnage, sa place dans le paysage politique, sa capacité médiatique. Autrement dit, loin de se suicider, comme l’a suggéré sa fille, il revit. Il se retrouve lui-même tel qu’il n’a jamais cessé de s’aimer ou peut-être de se haïr, c’est tout comme. Tel, en tout cas, qu’il s’est condamné à rejouer toujours, comme un vieil acteur fardé, le rôle auquel il s’est donné avec persévérance pendant soixante-dix ans.

Et si cela peut aider sa fille à porter au pouvoir le parti qu’il a créé, pourquoi pas ?

Cette acte-là de la pièce, ils s’y préparaient, elle et lui, depuis qu’elle s’était portée candidate à sa succession en 2010, peut-être même avant. Ils ont répété leur texte depuis quatre ans. Ils le connaissent par cœur. Ils n’ont pas besoin de mise en scène pour faire ce que l’intérêt leur commande.

 

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