Le Götterdämmerung du socialisme cantonal

Thor_und_die_MidgardsschlangePar la volonté – ou le manque de volonté – du Parti socialiste, nous voilà appelés à élire des conseils départementaux fantomatiques, dont personne ne sait à quoi ils serviront. Mais ce n’est pas le moment de discuter, dit Manuel Valls, il faut plutôt courir aux urnes pour faire barrage à l’extrême droite. Après trois ans de présidence de François Hollande, ce crépuscule des divinités socialistes cantonales tient lieu de bilan.

Le scrutin des 22 et 29 mars résulte d’un imbroglio juridique et politique provoqué par la majorité au pouvoir. Si elle n’avais pas abrogé la réforme de 2010, qui créait un conseiller territorial commun pour le département et la région, les élections prévues auraient eu lieu en 2014, et la simplification d’un des niveaux du « millefeuille » administratif serait entrée en pratique.

Au lieu de cela, il faut procéder à des élections départementales, constitutionnellement inévitables, mais sans objet clairement défini. Elles ressemblent à un théâtre d’ombres ou à un jeu de société pour professionnels de la politique.  « Le plateau compte 101 départements, divisés en cantons où chaque joueur ne peut jouer qu’à condition d’avoir pioché une carte homme et une carte femme de couleurs identiques ou compatibles », et ainsi de suite.

Absent d’un canton sur quatre

L’exercice tombe très mal pour la gauche, dont il met en évidence les divisions et l’affaiblissement. Le PS a eu de la peine à trouver des candidats dans nombre de départements ; il est absent de près d’un quart des cantons. Aux cantons où ils ne concourent pas, il faut ajouter ceux où les socialistes seront éliminés au premier tour parce que seuls peuvent participer au second les candidats ayant obtenu les voix de 12,5% des électeurs inscrits, soit 25% des suffrages exprimés si un électeur sur deux vote. Eric Doligé, sénateur du Loiret, chargé de préparer ces élections à l’UMP, estime que la gauche en général, c’est-à-dire principalement le PS, aura disparu au second tour dans la moitié des     2 054 cantons.

Un an après les élections municipales, où il a perdu 162 villes de plus de neuf mille habitants sur les quelque 500 qu’il administrait, la défaite qui se dessine aux départementales est une nouvelle étape de la crise d’un parti qui, pendant les dix années de gouvernement de la droite (2002-2012), était devenu le champion toutes catégories – municipale, départementale et régionale – de la gestion locale. Ces revers sont lourds de conséquences pour le PS, dans lequel les élus locaux et les fonctionnaires territoriaux sont prépondérants.

Inviter ici Wagner et son Crépuscule des dieux (Götterdämmerung) est un rien grandiloquent, peut-être? Bon, bon… Mais, quand même, ce socialisme effacé de bien des territoires, après avoir été gommé de la politique menée par ceux qui s’en réclament, évoque une armée en déroute. La social-démocratie française est frappée, avec retard, par les dissensions et les mutations qui ont touché le Labour britannique, la gauche italienne, le SPD allemand et, aujourd’hui, le PSOE espagnol. La synthèse mitterrandienne, actualisée et prolongée un temps par Lionel Jospin puis, plus longtemps, par François Hollande, n’opère plus. Ces étranges élections départementales donneront une mesure des dégâts.

Un FN toujours marginal

L’autre phénomène qu’elles permettront d’apprécier est l’ampleur du courant en faveur du Front national. L’important, ici, ne sera pas tant le vote FN au premier tour – on ne voit pas ce qui pourrait faire qu’il ne concorde pas avec les intentions enregistrées par les sondages – que  les reports de voix au second tour. Ceux-ci seront indicatifs de la capacité de pénétration du parti d’extrême droite, du niveau de la résistance qui lui est opposée ou, au contraire, de la faveur ou de la tolérance dont il bénéficie chez des électeurs qui lui préfèrent d’autres partis au premier tour.

L’expression « premier parti de France », utilisée couramment  par les dirigeants du FN, mais aussi par des journalistes, est trompeuse, surtout quand on dit que c’est là ce que ces élections départementales vont faire de lui. S’il s’agit du vote des électeurs, il a déjà conquis cette première place aux élections européennes de juin 2014. Mais s’il s’agit de l’accès aux responsabilités, il en est très loin, et les scrutins des 22 et 29 mars n’y changeront rien.

Quelques sièges dans des conseils départementaux ont une portée symbolique non négligeable, en faisant entrer un peu plus l’extrême droite dans le prétendu « système » qu’elle combat. Mais ils lui permettront tout au plus de jouer sa carte dans les manœuvres habituelles lors de la désignation des présidents, au cours de la semaine qui suivra, et peut-être dans les vote des budgets, à la fin de l’année. A supposer même que de petits raz-de-marée locaux lui permettent d’accéder à des présidences – dans le Vaucluse ou le Var, peut-être, et encore –, cela ne fera pas du FN le « premier parti de France ».

Un cadeau pour Sarkozy

Chacun a bien compris que le parti vainqueur de la consultation apparaîtra au second tour et que ce sera l’UMP, profitant d’abord de la déroute de la gauche, puis du rejet de l’extrême droite. De ce cadeau que lui font les socialistes, Nicolas Sarkozy peut-il tirer profit pour se réinstaller vraiment à la tête de son camp ? C’est possible – toutes affaires judiciaires égales par ailleurs –, mais les élections régionales de décembre seront décisives.

Si l’extrême droite est en mesure de priver la droite de présidences dans les grandes régions où l’on votera alors, la preuve sera faite que la façon dont s’y prend président de l’UMP pour protéger son parti de la concurrence du FN n’est pas la bonne.

 

 

 

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Une réponse à Le Götterdämmerung du socialisme cantonal

  1. Emrys dit :

    Je pense que vais y passer plus souvent ! un article de qualité

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