La présidence mise à nu

François_Hollande_(2)Le film d’Yves Jeuland Un temps de président, diffusé sur France 3 lundi 28 septembre, devrait faire hurler toutes les sirènes démocratiques dans la République. Alerte rouge ! Danger immédiat !
Si l’exercice du pouvoir à la tête de l’Etat est devenu ce que Jeuland nous montre, il n’y a pas une minute à perdre pour se demander ce qu’on peut faire, quand et avec qui. Car la catastrophe menace.

Il faut d’abord saluer la qualité du travail de Jeuland. L’autorisation de filmer que lui a donnée François Hollande ouvrait sur une opération de communication, dont elle était la première étape. Lapalissade.

Des opérations de ce genre, à destination de divers journalistes et médias, le président de la République en a produit ou mis en route plusieurs. C’est son métier de base depuis qu’il fait de la politique. Il ne s’est pas converti à la communication, il est né dedans. C’est un spin native comme d’autres – plus jeunes – sont des Internet natives. En cela, Nicolas Sarkozy et lui sont jumeaux.

Jeuland a accepté le contrat, comme tout journaliste le fait quand il s’agit d’obtenir ce que les Américains appellent access – sauf à refuser si les clauses mises par l’autre partie obèrent la liberté de jugement et d’écriture. Le vidéo-journaliste (comme on dit photo-journalisme) a accepté, donc, en pleine conscience, à n’en pas douter, des pièges dans lesquels il pouvait être pris.

Filmer la com’

Sa force, dans le tournage et le montage de son film, est de déplacer l’axe, du président qui voulait se faire voir – et qui, de fait, est constamment vu –, vers l’entreprise de communication elle-même. Et donc vers celui qui en est le maître d’œuvre sous les ordres de Hollande, son conseiller Gaspard Gantzer. Ainsi le film documentaire nous révèle-t-il, de Hollande et de sa pratique du pouvoir, autre chose que ce que celui-ci voulait en montrer.

Soyons justes : ce n’est pas seulement le chef de l’Etat qui est en cause, même si, comme disait Lionel Jospin à propos de François Mitterrand, plus haute est la fonction, plus grande la responsabilité. Et même si, dans le film, Hollande est le vis-à-vis du cinéaste, le metteur en scène de lui-même face à celui qu’il voudrait être un simple cameraman, techniquement expert et artistiquement habile, mais surtout docile. Hollande n’oublie jamais la caméra et [correction d’une erreur relevée par un expert] la regarde souvent. Gantzer, au contraire, ne la regarde jamais et donne même l’impression, à certains moments, de ne pas y penser. Peut-être y a-t-il là une habileté supérieure de sa part.

Le président est constamment dans cette représentation qu’il a choisi de tenter comme pour faire certifier sa « normalité » par les téléspectateurs eux-mêmes. Dès qu’il entre dans une pièce où le cinéaste est présent (et sans doute en est-il prévenu par ses collaborateurs), il rectifie l’expression de son visage comme les militaires rectifient la position. Le seul moment peut-être – cela a été dit – où il paraît si arraché à lui-même par ce qu’il apprend qu’il s’enfonce en lui-même sans songer à son voisin de banquette dans l’auto, c’est celui où on vient de lui tendre un téléphone portable annonçant la parution du livre de Valérie Trierweiler.

Mais l’important est la pratique du pouvoir, la place du conseiller en communication – certes il se lève, dans le bureau présidentiel, pour laisser son siège au secrétaire général de la présidence, mais qui est dupe ? –, les relations avec les ministres et celles des ministres entre eux, les collaborateurs-figurants. Et les journalistes. Mon Dieu, les journalistes ! Pauvres de nous ! A quoi la mécanique de la communication et celle de « l’information continue » nous réduisent-elles ?

A Dominique de Villepin, il faut reconnaître, si insupportable qu’il puisse être parfois, la constance dans la critique de la politique spectacle (même s’il lui est arrivé d’y sacrifier), constance qui fait sonner juste son propos, mardi, chez Jean-Jacques Bourdin sur RMC et BFMTV:

Hommage aussi à Jérôme Béglé, du Point, qui raille à juste titre le grotesque des scènes filmées sous les lambris dorés de l’Elysée, avec les huissiers à chaîne et leurs « Monsieur le président  de la République » aboyés à chaque entrée dudit. Citation de Béglé : « Le déjeuner au cours duquel la garde rapprochée de François Hollande prépare ses vœux du 31 décembre est emblématique. Dans une porcelaine fine entourée de couverts en vermeil posés sur une table ornée de bouquets de fleurs très « Ancien Régime », on se baffre. Entre deux « schlurps » et gargouillis d’estomac, l’un des convives songe aux mots qu’il faudra prononcer à destination des SDF. C’est à pleurer ! »

Quel Français, voyant cela, peut croire encore à la responsabilité des gouvernants, à l’efficacité des institutions, à des choix faits avec la gravité qu’ils appellent, à la valeur des propos, au sens des annonces, mais aussi à la portée des décisions prises, des ordres donnés ? Sarkozy, avec ce qui est devenu chez lui une jactance d’autant plus intarissable qu’elle ne produit pas ce qu’il en attend, a parlé de « refonder le pays ». Rien que ça !

Une relation Etat-citoyens honnête

Ce qui est nécessaire et urgent, c’est de rétablir un fonctionnement décent des organes du pouvoir au plus haut niveau (en bas, les fonctionnaires, les serviteurs civiques dit-on en anglais, font ce qu’ils peuvent), la dignité et l’équité de l’Etat (celle-ci condition de celle-là), une relation honnête entre l’autorité et ceux sur qui elle s’exerce, une distance entre le pouvoir et l’information, un débat politique qui attaque de front les stratagèmes des imprécateurs et prenne le temps de les démonter.

Manuel Valls a eu raison de rappeler à la responsabilité les journalistes qui cherchaient à l’attirer vers les petits jeux politiciens et la télé-dérision, jeudi 24 septembre, au cours de l’émission de France 2 « Des paroles et des actes ». Il n’était certes pas exempt de critique, lui-même, notamment pour son petit sketch avec Emmanuel Macron (« Tu n’as pas fait ça, Emmanuel ? »). Mais oui, il est insupportable, dans la période que nous traversons, qu’une émission politique du prétendu service public, à une heure de grande écoute, propose des sous-produits de la téléréalité et des clowneries de Canal Plus.

Un temps de président peut-il marquer un point-limite, à partir duquel une prise de conscience se fasse chez nous tous ? Il faut arrêter ça, vite ! Sinon ? Eh bien, sinon, Macron aura raison : pourquoi aller solliciter les suffrages des citoyens puisqu’on peut accéder au pouvoir, ou à un morceau de pouvoir, par d’autres moyens ? Et que penseront alors les citoyens ? Ce que beaucoup d’entre eux pensent déjà : que les vrais détenteurs du pouvoir, ceux qui commandent, ce ne sont pas les élus du peuple, mais les puissances financières et économiques, avec les technostructures et les médias à leur service. Et que le débat et le combat démocratiques ne sont en réalité qu’une mascarade avec laquelle on les mène en bateau.

 

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2 réponses à La présidence mise à nu

  1. Escure Anne dit :

    Sauve qui peut!

  2. Laurent dit :

    Tout comme Béglé j’ai été profondément choqué par ce repas ou Hollande nous dit qu’il faudra avoir un mot pour les sdf car chaque année “hélas” nous faisons le même constat.
    Il n’a pas le tract pour sortir des phrases pareilles tout en se baffrant sous les yeux de ses collaborateurs qui acquiescent la bouche bien pleine de victuailles.
    Je pense que l’heure n’est plus au dialogue mais au démantèlement sec et net des ces privilèges d’un autre age pour que nos chers élus aient un minimum de crédibilité.

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