La postérité du non « de gauche »

Le_songe_de_la_raisonUne crise entre un parti et son président d’honneur a été injustement négligée au profit d’une autre, on se demande pourquoi. Aussi a-t-il pu vous échapper que, le 13 juin, Jean-Pierre Chevènement a quitté la présidence d’honneur du Mouvement républicain et citoyen, fondé par lui en 2003. Il n’a pas été mis à la porte de son parti mais l’a, au contraire, répudié pour « reprendre sa liberté ». Le président du MRC, Jean-Luc Laurent, député (apparenté PS) du Val-de-Marne, a expliqué que ce parti refusait le « dialogue préférentiel » recommandé par son fondateur avec Debout la France, présidé par Nicolas Dupont-Aignan, député (non inscrit) de l’Essonne.

Dans quelques jours, Chevènement participera à l’université d’été de DLF, organisée à Yerres, la ville dont Dupont-Aignan est le maire. L’économiste Jacques Sapir, qui milite pour « la destruction de l’euro » et qui s’est adressé au congrès de DLF en octobre 2014, cite le rapprochement entre Chevènement et Dupont-Aignan en exemple de convergences qui devraient inclure le Front national et pourraient aboutir à la formation d’un « Front de libération nationale ». Voici ce qu’il déclare dans la version longue d’une interview pour FigaroVox qu’il a publiée sur son blog et qui diffère de celle qu’on peut lire sur le site Internet du Figaro :

« A terme, la question des relations avec le Front national, ou avec le parti issu de ce dernier, sera posée. Il faut comprendre que, très clairement, l’heure n’est plus au sectarisme et aux interdictions de séjour prononcées par les uns comme par les autres. La question de la virginité politique, question qui semble tellement obséder les gens de gauche, s’apparente à celle de la virginité biologique en cela qu’elle ne se pose qu’une seule fois. Même si, et c’est tout à fait normal, chaque mouvement, chaque parti entend garder ses spécificités, il faudra un minimum de coordination pour que l’onpuisse certes marcher séparément mais frapper ensemble. C’est la condition sine qua non de futurs succès. »

Je n’ai rien à ajouter – moins encore à retrancher ! – à l’analyse de cette position et de sa formulation par Nicolas Lebourg sur Slate.fr. Analyse serrée, rigoureuse, sévère quand il relève, par exemple, que « le FN ne peut que souhaiter des appels comme celui de Jacques Sapir, mais ils ne peuvent être in fine que des ralliements », ou quand il se demande contre quelle colonisation, au juste, il conviendrait d’appeler à la formation de « fronts de libération nationale » en Europe.

Au bal du Front national

Voilà un peu plus de dix ans que la majorité des électeurs français a donné un coup d’arrêt à la construction de l’Union européenne en rejetant le traité constitutionnel qui visait à en renforcer le caractère démocratique. Le journal dans lequel je travaillais à l’époque, Le Monde, fit de son mieux, je crois, avec bien d’autres, pour affronter la campagne de désinformation menée par des politiciens et intellectuels de second ordre avec la caution d’un prétendu homme d’Etat. Dans une chronique politique hebdomadaire, je pris part à la polémique nécessaire, au-delà du travail d’information assuré quotidiennement par les journalistes compétents quant aux institutions de l’UE, au contenu des traités successifs, aux débats la Convention européenne et au traité constitutionnel qui en était issu.

Il n’était pas nécessaire d’attendre les propos xénophobes d’un dirigeant d’Attac pour comprendre de quoi il retournait chez les opposants de gauche, qui se défendaient de tout nationalisme, comme dans la droite extrême ou souverainiste, qui le claironnait. La fable du « non de gauche », si ces deux derniers mots désignaient autre chose qu’une appartenance partisane, ne pouvait abuser que les naïfs ou ceux qui avaient envie de l’être. Plus exactement, ceux qui n’avaient besoin que d’une excuse pour marcher, séparément peut-être, mais du même pas que les troupes lepénistes.

Voir aujourd’hui Chevènement chez Dupont-Aignan – lui-même allié à la Ligue du Sud de Jacques Bompard, que l’on peut situer à droite de Jean-Marie Le Pen – et Sapir s’impatienter que le Front national ne soit pas invité au bal montre de quelles dérives le non « de gauche » d’il y a dix ans était porteur. Le même économiste s’est réjoui de la fête champêtre à laquelle Arnaud Montebourg a invité Yanis Varoufakis, ancien membre d’un gouvernement «de gauche» auquel participe un parti nationaliste et antisémite. Le grand rassemblement anti-européen est probablement impossible mais, pour paraphraser Goya, l’affaiblissement de la gauche démocratique dans plusieurs pays d’Europe engendre d’inquiétantes chimères.

 

 

 

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