La Manif pour tous ne se disperse pas

A la fin de l’ « université d’été » de la Manif pour tous, dimanche 15 septembre, au Parc floral de Vincennes, Ludovine de la Rochère, présidente, a invité les participants à chanter La Marseillaise. Elle a fait précéder cette invitation par un appel nominal des représentants des associations réunies dans la « Manif », comme pour s’assurer de leur accord avant d’accomplir un acte à forte teneur symbolique.

Chanter La Marseillaise est traditionnel à la fin d’un meeting électoral, dans presque tous les partis. Certains d’entre eux concluent leur congrès par l’hymne national ; c’est le cas à droite et à l’extrême droite, mais aussi au Parti communiste et, sauf erreur, au Parti de gauche. On ne le chante pas, en revanche, dans les congrès syndicaux. Bref, c’est un rite caractéristique d’une démarche politique.

Dimanche, à Vincennes, l’université d’été ayant atteint le moment de sa « clôture », et sa présidente ayant prononcé le discours enflammé et motivant de rigueur en pareille circonstance, on sentait bien qu’il manquait quelque chose. Finir sur la diffusion, dans les haut-parleurs, du genre de musique techno-parade qui a contribué à identifier la « Manif » comme moderne, dans le « mood » jeune, pas du tout ringarde donc, c’était dans la continuité du mouvement de l’automne 2012 et du printemps 2013, mais en retard sur les décisions que ses animateurs et ses militants venaient de prendre et sa présidente d’annoncer.

Dès lors qu’avait été organisée une université d’été, dès lors qu’il avait été question, pendant deux jours, d’action politique, dès lors que l’hypothèse de listes aux élections européennes était évoquée, une autre direction était prise que celle d’un rassemblement ponctuel contre un projet de loi particulier. Chanter La Marseillaise, c’était  assumer que si la Manif pour tous ne devient pas un parti politique, c’est quand même un peu un parti qui a pris naissance ce week-end.

Parti ou groupe de pression

Quand même un peu, donc pas complètement. Cette prétention de faire de la politique – puisqu’il s’agit de combattre une législation et des mesures gouvernementales, et même, maintenant, d’en proposer d’autres –, tout en se voulant différent parce que rassemblant des citoyens d’horizons divers pour des principes généraux et non partisans, cette prétention agace hors de ses rangs et aussi, à l’évidence, en son sein. A qui la voyait comme un mouvement singulier et voué à disparaître – pour peut-être renaître autrement, ailleurs, plus tard, sous une autre forme –, ses dirigeants et ses militants répondent que non, elle ne disparaît pas, au contraire, elle « ne lâche rien, jamais ». Elle « consolide ses bases » et se prolonge en groupe de pression sociale et politique.

Pour le camp d’en face, il y a deux angles d’attaque contre la « Manif ». La charge est menée au nom de l’anticléricalisme. C’est ainsi que  Libération s’est livré à un exercice d’apparent « outing », consistant à citer les noms d’animateurs de la Manif pour tous accompagnés de leurs engagements catholiques, le tout censé faire un article de révélations annoncé, en titre, par une des formules types pour ce genre de papier : « La vraie photo de famille ». Mais quand vous animez une association nommée Alliance Vita (Tugual Derville), dirigez la communication de la Fondation Jérôme Lejeune (Ludovine de la Rochère) ou présidez les Association familiales catholiques (Antoine Renard), il est difficile de vous accuser de camoufler vos idées et votre action.

A quoi sert-il alors de « démasquer » des organisateurs qui ne se cachent pas ? Il s’agit d’affirmer que les opposants au mariage homosexuel, qui mettent en avant les droits de l’enfant et ceux de la personne en général par rapport à sa filiation, qui proclament leur refus de l’indifférenciation sexuelle et qui condamnent l’inhumanité des mères porteuses, ne sont en réalité que des catholiques cherchant à imposer leurs doctrines à la société, à inverser le cours historique de l’émancipation, à prendre leur revanche sur deux siècles d’affirmation de la liberté et de rejet des dogmes, à restaurer le pouvoir clérical dont on a mis si longtemps à se débarrasser.

Debout les mécréants, les libres-penseurs, tous ceux qui veulent vivre leur vie comme ils l’entendent et sans avoir de comptes à rendre à personne ! Au secours, la soutane revient ! Les radis noirs sont de retour ! Ils nous guettent au coin du lit, ils veulent s’introduire de nouveau dans nos chambres pour y régenter nos désirs, nous faire danser sur leur musique et, qui sait ?, un jour, verser de nouveau notre dîme afin d’engraisser évêques ventrus, chanoines rubiconds et moines paillards.

Nouvelle génération, vieille droite

Le deuxième angle d’attaque contre les opposants au mariage gay – mais ne faut-il pas parler plutôt de ligne de défense contre ces gens qui troublent nos bonnes consciences « modernes » ? – est politique. La Manif pour tous, c’est la droite, point final. Une nouvelle génération, peut-être, mais la droite de toujours, catho, friquée, réac, qu’il ne faut pas oublier derrière la façade libérale, évoluée, consensuelle sur les « questions de société » que lui ont fabriquée ses politiciens les plus habiles, Valéry Giscard d’Estaing au premier chef, suivi finalement par Jacques Chirac et, avec davantage de duplicité ou d’incohérence, par Nicolas Sarkozy.

Il ne fait aucun doute qu’en décidant de rester ensemble pour contrôler la politique du gouvernement en matière de lutte contre les préjugés à l’école, faire obstacle à de nouvelles tentatives d’ouverture aux couples de femmes de l’assistance médicale à la procréation, combattre la légalisation des mères porteuses, proposer une loi sur la famille, la Manif pour tous entend agir contre la gauche au pouvoir et rallier à ses thèses l’opposition de droite. C’est bien à l’UMP que s’adressait le message contenu dans le discours de Mme de La Rochère quand elle a prévenu que « si et seulement si » les revendications du mouvement ne sont prises en compte par aucun parti, « nous nous réservons, a-t-elle dit, la possibilité de présenter des listes à l’échéance européenne de juin prochain ». En clair, si vous ne prenez pas nos idées, nous vous prendrons des électeurs.

Présent dans la salle tout l’après-midi, Hervé Mariton, député de la Drôme et l’un des chefs de file du combat parlementaire contre la loi Taubira, ne cache pas qu’il songe à la primaire UMP de 2016 pour l’élection présidentielle de 2017 et au bénéfice qu’il pourrait retirer lui-même de « l’engagement » auquel l’université d’été a appelé les militants et les sympathisants de la Manif pour tous. N’étaient présents, à Vincennes, que des élus de droite, d’ailleurs rares, ainsi qu’un secrétaire national de l’UMP (on ne les compte plus), l’entrepreneur Charles Beigbeder, en quête d’un rôle dans la droite parisienne. Son discours n’était rien de plus qu’un appel à voter pour lui aux municipales.

L’exemple américain

En permettant à ceux qui le veulent d’adhérer à l’association La Manif pour tous, moyennant le paiement d’une cotisation, ses dirigeants, animateurs et militants se sont constitués en mouvement politique. A la différence du Tea Party américain, ils ne forment pas une nouvelle droite, se proposant de régénérer la droite dans son ensemble et porteuse d’un programme global. Leur démarche fait penser davantage à celle de la droite protestante qui, dans les années 1980, avait apporté son soutien à Ronald Reagan en échange d’engagements de celui-ci – non tenus pour la plupart – sur des sujets tels que l’avortement, la famille et le mariage. Le second George Bush s’était appuyé sur ce courant pour remporter la nomination républicaine à l’élection présidentielle de 2000.

Aux Etats-Unis, où la république s’est bâtie pour une grande part sur la religion, la droite religieuse n’a pourtant rien obtenu de ce qu’elle réclamait. La prière n’a pas été permise dans les écoles publiques, l’arrêt de la Cour suprême autorisant l’avortement n’a pas été remis en question, Obama a rétabli le financement public de recherches entraînant la destruction d’embryons, et le mariage homosexuel progresse.

En France, où la république s’est bâtie contre la religion, quelles peuvent être les chances d’un mouvement qui n’est pas d’inspiration uniquement chrétienne, mais qui partage, sur ce qui est en cause, la morale promue et défendue par l’Eglise?

 

 

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Une réponse à La Manif pour tous ne se disperse pas

  1. dragées dit :

    L’INSEE a publié la semaine dernière les première statistiques sur les mariages homosexuels : http://www.abcdragees.com/mariage-homosexuel-en-5-chiffres/
    En 2013 il y’a eu 7 000 mariages homosexuels en France. 15 pays ont déjà autorisé le mariage gay

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