Hollande fait la guerre

dassault-rafale-113 novembre 2015, 11 septembre 2001 : difficile de résister aux échos que l’événement actuel éveille dans des souvenirs américains vieux de quatorze ans. Comment on annonce à un pays qu’il est en guerre. Comment un président passe en mode guerre.

La destruction des tours du World Trade Center de New York et celle d’une aile du Pentagone, en lisière de Washington, ont fait trois mille morts. Les cibles visées à Paris ne sont pas du même niveau ; les moyens sont plus frustes ; le bilan est sans commune mesure.

Dans les deux cas, cependant, un pays est frappé dans sa chair – ses habitants et ses visiteurs massacrés aveuglément – et dans son âme : le Léviathan newyorkais d’un côté, l’éternel parisien de l’autre. Les habitants de ces deux villes ont le sentiment que leur vie quotidienne est visée : leur façon de travailler, de se parler, de se distraire, de se disputer, de s’aimer ou de s’insupporter. Ces morts, ces blessés, c’est eux. Et même si beaucoup d’Américains détestent New York, comme beaucoup de Français Paris, c’est à chaque fois une nation entière qui se sent blessée, menacée, défiée.

On pourrait filer la comparaison, souligner l’énormité des différences pour retrouver la banalité des ressemblances. On pourrait se plaire à considérer deux présidents, George W. Bush et François Hollande, si différents à tous égards, que des événements similaires amènent à faire les mêmes gestes, à dire presque les mêmes choses.

Mais ce qui frappe le plus est l’usage du mot « guerre ». Sans doute s’impose-t-il devant les faits. Comme les Etats-Unis il y a quatorze ans, la France est attaquée. Prendre les armes contre un pays, sa capitale ou la ville qui le symbolise, c’est entrer en guerre avec lui.

Toutefois, en parlant de guerre, les présidents américain de 2001 et français de 2015 ne font pas simplement un constat. Ils annoncent une politique. Ils déclarent à leurs concitoyens et au monde que leur pays est en guerre et que cela aura des conséquences extérieures et intérieures.

Revenu à la Maison Blanche dans la soirée du 11 septembre, après que son avion a été promené à travers les Etats-Unis par des services de sécurité affolés, Bush y prononce une allocution, en regard de laquelle on peut mettre celle que Hollande a prononcée, samedi matin, après la réunion du conseil de défense.

Bush commence par user d’un langage judiciaire : « trouver les responsables et les amener devant la justice ». Mais, dès la phrase suivante, on comprend qu’il ne s’agira pas exactement d’une opération de police puisque, à mots couverts, il prévient les talibans, au pouvoir en Afghanistan, qu’ils subiront le même sort qu’Al-Qaida s’ils refusent de livrer aux autorités américaines les dirigeants de cette organisation. Il parle, ensuite, de « gagner la guerre contre le terrorisme ».

Hollande affirme d’emblée que les attentats du 13 novembre sont un « acte de guerre », ajoutant que cet acte a été « commis par une armée terroriste, Daech ». Comme Bush pour les Etats-Unis, il invoque les traités en déclarant que la France agira « en concertation avec [ses] alliés qui eux-mêmes sont visés par cette menace terroriste ».


Déclaration à l’issue du Conseil de défense par elysee

Bush emploiera par la suite l’expression « war on terror », parfois présentée comme métaphorique : « guerre à la terreur » comme on dit guerre à la drogue. La réalité est que l’on sort du cadre juridique du temps de paix, ce qui aura des conséquences lourdes (enlèvements, détentions arbitraires, torture). Plus de treize ans après sa création, le camp de prisonniers de Guantanamo Bay n’a pas été vidé et fermé, malgré les promesses de Barack Obama.

Or la France et son président de l’époque, Jacques Chirac, n’ont pas cessé de critiquer l’assimilation de la lutte antiterroriste à une guerre, par souci des droits de l’homme sans doute, mais surtout pour des raisons stratégiques.

Dominique de Villepin, qui fut ministre des affaires étrangères à partir de mai 2002, est resté hostile à cette conception. «Le piège qui nous est tendu, c’est l’idée que nous sommes en guerre et que nous devons faire la guerre», a-t-il déclaré, dimanche, au « Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI », marquant ainsi son désaccord avec François Hollande, mais aussi avec Nicolas Sarkozy et les autres dirigeants des Républicains.

En fait, Hollande a préempté la guerre, et la droite est bien embarrassée. Elle en est réduite, pour ne pas s’aligner docilement derrière le président, à une surenchère peu glorieuse. « Si vous voulez qu’on vous croie, lancent en substance Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Fillon, vous devez vous entendre avec Poutine, et même parler avec Assad. » « Allez-y !, ajoutent les seconds couteaux Laurent Wauquiez et Eric Ciotti, prouvez-nous que vous en avez ! Internez sans procès tous les suspects ! »

Hollande bombarde Rakka, et la droite va devoir lui voter l’état d’urgence pour trois mois, plus la réforme dudit état d’urgence. En faisant la guerre, Bush obligeait ses adversaires à le suivre. En faisant la guerre, Hollande pousse les siens à se ridiculiser.

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