Faire le jeu du FN

 

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Alors, la progression du Front national, arnaque d’une presse en mal de sujets qui fassent vendre? Fonds de commerce de sondeurs et de politologues courant les plateaux de télévision ? Épouvantail agité dans les deux camps, gauche et droite, par les chefs et leurs coteries pour marquer des points les uns contre les autres ?

Une chose est sûre : l’entreprise familiale dirigée par Marine Le Pen, avec son équipe de jeunes cadres gourmands qui attaquent agressivement le marché, bénéficie d’une conjonction d’éléments favorables pour développer sa stratégie. Elle n’a pas besoin de se ruiner en marketing, les autres se chargent de sa communication. A commencer par ses concurrents ! Il n’y a qu’en politique qu’on voit ça.

Jean-Luc Mélenchon a inauguré le procédé. Rappelez-vous son entrée en campagne, dès février 2011, dans un débat – d’ailleurs très bien mené de son côté – avec la présidente du FN, sur RMC et BFM-TV. Son propos était évidemment d’opposer des propositions de gauche, généreuses, respectueuses des droits de l’homme, au nationalisme que l’extrême droite décline comme seule solution aux problèmes que les partis de gouvernement ne parviennent pas à résoudre. Mais il prenait appui sur la menace nationaliste pour justifier sa démarche.

Président sortant impopulaire, Nicolas Sarkozy s’est servi du risque d’un « 21 avril à l’envers » pour empêcher toute autre candidature que la sienne dans son camp. Dominique de Villepin, qui n’avait peut-être que fait semblant d’y penser, a renoncé. Jean-Louis Borloo, qui paraissait plus décidé, aussi. Sarkozy a encore pris appui sur l’effet Le Pen pour mener une campagne populiste – bien dans son style, en fait, depuis ses années au ministère de l’intérieur –, tout en attirant ou en conservant des électeurs mécontents, mais résignés à voter pour lui de peur que l’extrême droite ne parvienne de nouveau au second tour.

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Cela, c’était hier. Aujourd’hui, la promotion du lepénisme est assurée, à droite, par la rivalité interne à l’UMP. Il y a un an, c’était Jean-François Copé qui était accusé de surfer sur la vague lepéniste, tandis que François Fillon tenait le cap de l’héritier du gaullisme, intransigeant vis-à-vis de l’extrême droite. Aujourd’hui, c’est Fillon qui cède à la pression en paraissant admettre que l’on puisse voter pour le FN face à la gauche. Le « ni-ni » de Copé semble alors être le summum de la vertu comparé au « ou-ou » de Fillon.

Ces dirigeants de l’UMP et les autres ont certainement des convictions, mais elles sont comme hors circuit. La rivalité qui les oppose et l’utilisation tactique du paramètre extrême droite neutralise toute autre réflexion. Et la réaction en chaîne se poursuit hors de l’UMP, puisque l’UDI de Borloo – en attendant François Bayrou – se présente comme l’alternative de centre-droit qui sauve l’honneur face à une UMP réceptive au lepénisme.

Des mécanismes comparables agissent à gauche. Au PS, on le voit depuis l’élection cantonale de Brignoles, les minoritaires, qui se veulent la « vraie » gauche face à ceux qui commettent le grand crime d’assumer la responsabilité du pays, brandissent matin midi et soir la menace du Front national pour justifier leurs attaques contre le gouvernement et leur défection dans un vote décisif. Naturellement, ceux qui soutiennent le président de la République et le gouvernement accusent leurs adversaires, en sens inverse, de faire le jeu de l’extrême droite en dénigrant la politique menée.

Tous se retrouvent pour prédire que l’année électorale 2014 sera celle de la fête du FN, qui fera danser – et chanter – les autres aux municipales, avant de mener le bal aux européennes. A droite, on justifie ainsi des campagnes droitières et on prépare sans doute, ici ou là, des alliances honteuses. A gauche, on se dit que si la droite boit la tasse, ce pourrait être tout bénéfice pour la suite. Avec des ennemis comme ceux-là, Marine Le Pen n’a pas besoin d’amis.

Produit d’appel

Et les médias ? Il n’y a guère de doute qu’il trouvent leur compte à cette starisation obsédante du Front national et de sa montée supposée ou réelle, qui ne se vérifiera ou démentira que dans cinq mois. On ne peut les en blâmer. Où que l’on soit placé dans la société, quelles que soient ses idées politiques, chacun se soucie de savoir si l’extrême droite se renforce ou non, si ses idées se répandent, si les mesures qu’elle préconise commencent à être mises en œuvre ou risquent de l’être. Pour  s’en réjouir, s’en inquiéter ou s’en indigner, tout le monde s’y intéresse.

Il est donc logique pour les journaux, radios, télévisions, sites Internet, de faire de la place, peut-être trop, à un sujet qui leur assure de l’audience. Rien ne les oblige, pour autant, à ne parler que de l’extrême droite et des questions que celle-ci présente comme les seules qui importent. Au reste, ce n’est pas ce qu’ils font, mais on voit bien que les hebdomadaires, par exemple, utilisent souvent ces thèmes comme produit d’appel. Le Front national n’a pas le monopole de la démagogie.

Mais le plus préoccupant est que les responsables politiques, de droite comme de gauche, ne livrent pas avec plus d’éclat et de ténacité un combat politique, un combat d’idées contre l’extrême droite. On dirait qu’ils baissent les bras, comme s’ils considéraient leur cause comme perdue ou indéfendable. L’Europe ? N’en parlons surtout pas ! L’immigration ? Catastrophe. Le chômage ? Fatalité. Redresser les comptes publics ? Pardon, pardon et encore pardon.

Le FN s’efforce d’exploiter son potentiel aux élections municipales, pour lesquelles il a longtemps manqué et manque encore de candidats présentables. Ce sera un test décisif pour l’actuelle équipe dirigeante de ce parti. L’ampleur de sa réussite ou de son échec dépendra de la constitution des listes, ville par ville, au cours des mois qui viennent. Mais si les dirigeants républicains persistent dans leur résignation actuelle, le « frontisme » aura de beaux jours devant lui.

 

 

 

 

 

 

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