Et toujours la même République

2001-2004_Headquarters_for_the_press_group_Le_Monde,_Paris,Les soixante-dix ans du Monde, dont le premier numéro parut en décembre 1944, sont l’occasion de mettre en valeur la place de ce journal dans les débats politiques et intellectuels comme dans la vie artistique et littéraire d’hier et d’aujourd’hui. Pour ce grand « biopic », qui prend la forme d’un magnifique album (éditions Flammarion, 39,90 €), un article m’a été demandé sur les institutions. Le voici.

Espoirs déçus, c’est la matière que le journaliste politique doit travailler, en France, au tournant des vingtième et vingt-et-unième siècles. Quoi qu’il puisse croire parfois lui-même, son métier s’inscrit dans le cycle fatal du désir de changement, de l’ambition qui promet d’y répondre, du pouvoir qu’elle conquiert, enfin de l’échec et des discussions amères auxquelles il donne lieu. Espoirs de gauche ou espoirs de droite, la séquence est la même, avec les mêmes phases d’aigreur extrémiste chez une partie des déçus d’un bord ou de l’autre.

Au Royaume-Uni, en Allemagne ou même en Italie, quand les citoyens sont mécontents de leur gouvernement, ils en changent aux élections suivantes, voilà tout. En France, il y a autre chose, un ressentiment envers les partis de gouvernement dans leur ensemble. Une des raisons en est l’élection présidentielle, pour laquelle les candidats rivalisent de promesses qu’ils savent impossibles à tenir. Dans les régimes parlementaires, chaque parti concourt sur son programme, dans une pluralité de circonscriptions différentes, et les accords de gouvernement passent par des compromis tenant compte des convergences possibles et des résultats du vote.

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Quand je suis arrivé au Monde, en 1977, le service politique de ce journal était dirigé par un ennemi irréductible de la Ve République. Auteur d’un Dictionnaire de la Constitution qui faisait autorité, connaissant presque par cœur non seulement les principaux articles de la Loi fondamentale, mais les décisions essentielles du Conseil constitutionnel, Raymond Barrillon était d’autant plus incollable sur les rouages institutionnels et politiques du régime qu’il n’avait pas digéré le retour de Charles de Gaulle au pouvoir en 1958 ni, moins encore, le référendum de 1962 instituant l’élection du président par le peuple. La vraie République était à ses yeux celle de la Chambre des députés, des journaux, des partis et des congrès.

Tous les pontes du Monde n’avaient pas le même attachement pour la défunte république parlementaire. D’ailleurs, en 1958, le fondateur et directeur du journal, Hubert Beuve-Méry, avait pris position pour de Gaulle, en mai, et pour le oui au référendum de septembre instaurant la Ve République. Mais une quinzaine de journalistes avaient signé une pétition exprimant leur désaccord. Vingt ans plus tard, sous la direction de Jacques Fauvet, qui avait marqué sa préférence pour François Mitterrand en 1974, le journal penchait nettement à gauche. Et la gauche, à l’époque, restait plus ou moins clairement opposée au régime, au « pouvoir personnel », à l’abaissement du Parlement, à la présidentialisation.

Au-delà des convictions de chacun sur le régime, Le Monde était réservé devant l’évolution de la pratique politique. Il ne commandait pas de sondages et donnait peu de place à ceux de ses concurrents. Les élections cantonales partielles provoquées, au long de l’année, par les décès de conseillers généraux ou les annulations de scrutin, et minutieusement analysées avec des tableaux comparatifs parfois abscons, étaient considérées comme un indicateur bien plus sérieux du climat politique. On se méfiait de la télévision, suspecte de toujours servir le pouvoir et considérée un peu comme un attrape-gogos. De longues colonnes étaient consacrées aux comptes-rendus des débats parlementaires et des congrès des grands partis.

La télévision et les sondages

Les esprits ont évolué ; le mouvement des générations a fait son œuvre. En 1994, nous avons élu directeur l’un d’entre nous, Jean-Marie Colombani, qui avait démontré ses qualités d’informateur et d’analyste politique dans le journal, bien sûr, mais aussi en participant à des émissions de télévision populaires, « L’Heure de vérité », puis « Questions à domicile ». Les sondages ont été traités, avec discernement et compétence, comme un moyen de connaissance des rapports de forces politiques. Nous avons fait notre travail en observant la communication des dirigeants et en rendant compte. Mais on sentait, à un degré inégal selon les personnes, une gêne devant ce que la politique devenait.

Que Valéry Giscard d’Estaing ait recouru massivement à la communication pour conquérir le pouvoir, puis pour l’exercer, était conforme à la conception que la droite avait de la politique : concentration du pouvoir au sommet par la force de l’élection directe du président, personnalisation, effort spécifique de Giscard pour faire émerger le « groupe central » de la société française, les fameux « deux Français sur trois » partageant à ses yeux le même mode de vie, les mêmes soucis, les mêmes aspirations. Il voulait incarner cette sociologie-là par des gestes symboliques, tels que ses dîners dans des familles, et rapprocher la vie politique des Français de celle qu’ils menaient dans leur métier, leur milieu, leur quartier ou leur village.

A cette vision d’une société pacifiée, la gauche opposait celle de la lutte des classes, partagée par les socialistes et les communistes, sinon par leurs alliés radicaux de gauche, formation résiduelle. En 1981, quand François Mitterrand a battu le président sortant et dissous l’Assemblée nationale, les Français ont élu une majorité dans laquelle le PS était, comme aujourd’hui, majoritaire à lui tout seul. Alors qu’il n’en avait pas besoin arithmétiquement, Mitterrand a nommé des ministres communistes pour arrimer la base du PCF au nouveau pouvoir. Pendant deux ans, s’est appliqué le programme de cette gauche qui rêvait depuis un siècle de changer la société, sinon de société : nouvelle extension du secteur public par la nationalisation de grandes entreprises et de banques, retraite à soixante ans, cinquième semaine de congés payés, hausse du smic, des traitements, du minimum vieillesse et des allocations familiales, recrutement de fonctionnaires, nouveaux droits des salariés, réduction de la semaine de travail, décentralisation, projet de nationalisation de l’enseignement privé.

La gauche sauvée par le haut

Et puis, après le tournant de la « rigueur », en mars 1983, on a vu la présidence de gauche se convertir, en même temps, à la Ve République et à la communication. Celles des cent-dix propositions du candidat socialiste concernant le régime – réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans, « le Parlement retrouvera ses droits constitutionnels », limitation du vote bloqué – sont oubliées. Alors que l’inadaptation des choix économiques faits en 1981 se paie cher, que le chômage augmente, que le pouvoir d’achat stagne, que la pauvreté va susciter la création des Restaurants du cœur, que le mécontentement atteint un sommet en 1984, Mitterrand s’appuie sur la Constitution gaullienne pour affronter la tempête, imposer ses choix à la majorité parlementaire et résister aux coups de boutoir de la droite.

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Il fait en sorte d’acquérir une popularité personnelle, opposable aussi bien à son camp qu’au camp adverse. La victoire stupéfiante qu’il remporte, en 1988, au terme d’une guerre de quatre ans pour reconquérir un pays hostile – à droite – et amer – à gauche –, établit la suprématie de la communication, devenue la reine des batailles politiques. Le rôle pionnier et le génie créateur de Jacques Pilhan, dans ce domaine qu’il a en grande partie fait naître en le découvrant, ont été décrits par François Bazin dans un livre magistral, Le Sorcier de l’Elysée (Perrin, 2011).

 

C’est à peu près à ce moment, aussi, qu’est née une rivalité entre les journalistes politiques et les journalistes d’enquête. Ceux-ci ont commencé à reprocher à ceux-là d’être dans la connivence avec les gouvernants et les élus, de se laisser prendre à leurs manœuvres de communication et, pour certains, d’y participer activement. L’accusation était que cette proximité empêchait de voir, incitait à taire ou portait à minimiser les trafics d’influence qui accompagnaient l’exercice du pouvoir et les entreprises menées pour le conquérir. Or la raison principale pour laquelle les élus et les partis avaient besoin d’argent était précisément cette communication de plus en plus coûteuse.

Les lois successives – 1988, 1990, 1995 – plafonnant, réglementant et contrôlant ces dépenses, avec un financement public des partis et des campagnes, ont évité que l’on ne connaisse, en France, une dérive comme celle des Etats-Unis, où les sommes consacrées à la communication politique atteignent des montants astronomiques, donnant un poids écrasant aux intérêts économiques capables d’alimenter les caisses des candidats ou d’accompagner leurs campagnes. Mais si les financements politiques ont été assainis dans une certaine mesure – les affaires Karachi, Bettencourt et Cahuzac suggèrent que les écuries d’Augias ne sentent toujours pas la rose –, la critique du recours à la communication est loin d’être éteinte. La querelle des sondages commandés par l’Elysée du temps de Nicolas Sarkozy et l’engagement pris par l’équipe de François Hollande de ne pas y avoir recours montrent que le gouvernement d’opinion reste choquant pour une partie au moins de… l’opinion.

Jospin et le calendrier

Premier secrétaire du PS pendant le premier septennat de Mitterrand, ministre pendant le second, Lionel Jospin publia, en 1991, L’Invention du possible (Flammarion), qui comportait une critique du pouvoir présidentiel. Devenu premier ministre, en 1997, sur la base d’un accord de gouvernement réunissant les partis de gauche, dans une cohabitation conflictuelle avec Jacques Chirac, il a mené à bien, avec l’appui de Valéry Giscard d’Estaing dans l’opposition, la réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans.

Mais il a inversé le calendrier résultant des consultations précédentes afin de faire passer l’élection présidentielle avant les législatives, rétablissant la prééminence de la première sur les secondes. Mal lui en prit, car il libéra ainsi ses alliés de la coalition parlementaire dans laquelle ils étaient engagés et les obligea pratiquement, pour certains d’entre eux, à participer au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, lui enlevant les voix dont il avait besoin lui-même pour accéder au second tour.

Après un quinquennat de Jacques Chirac, un autre de Nicolas Sarkozy et à mi-parcours de celui de François Hollande, un certain rééquilibrage s’est opéré entre le président de la République et le Parlement. Il entraîne toutefois, ou rend possible, une dissociation entre le président, quand celui-ci devient impopulaire, et la majorité parlementaire, qui répercute alors le mécontentement des électeurs. On se dit parfois que dans un régime parlementaire, du moins tel que ceux que la France a connus, le gouvernement courrait le risque d’être renversé. Le chef de l’exécutif, qui serait alors le premier ministre, ne pourrait pas tenir tête aux partis de sa coalition.

Le dilemme est donc le suivant : condamner l’élection présidentielle parce qu’elle incite à faire de vaines promesses, ou se féliciter qu’elle donne au vainqueur une position assez solide pour lui permettre de prendre, quand la situation l’exige, les décisions difficiles que des députés n’assumeraient jamais seuls.

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