Dégonfler la baudruche Front national

7421301940_74ffe10d9f_zCommencé laborieusement avec les élections cantonales de 2011, l’effort d’implantation du FN sous l’étiquette « bleu Marine » était destiné à convertir en voix aux municipales, dans près de six cents communes (sur plus de trente-six mille), le niveau atteint à la présidentielle. Loin de justifier les coups de clairon des uns et les cris d’alarme des autres, la médiocrité des résultats obtenus prouve les limites de cette entreprise.

Le profil des quelques villes, d’importance très inégale, gagnées par l’extrême droite est caractéristique. Il y a un biotope sudiste, où la tension xénophobe et sécuritaire est élevée. Il y a le déclin de Béziers, qui ne s’est jamais remise de la fin de l’économie du vin de table. Il y a la désespérance industrielle, de longue date à Hénin-Beaumont,  plus récente à Hayange.

Pas de victoire stratégique

Cela étant, le FN n’a remporté aucune victoire stratégique. La seule qui pourrait prétendre à ce titre est celle que les socialistes lui ont offerte dans le septième secteur de Marseille. Elle met un cadre important du parti, Stéphane Ravier, à égalité avec le PS, au conseil municipal, dans l’opposition à Jean-Claude Gaudin. Mais il faut se souvenir que le Front national a déjà réuni jusqu’à 25% des voix, dans cette ville, sans pour autant s’y approcher du pouvoir.

Pour le reste, les échecs de Florian Philippot à Forbach et Louis Alliot à Perpignan, deux vice-présidents du parti, sont significatifs. Témoin la tête que faisait Marine Le Pen, dimanche soir, à la télévision, quand ces résultats ont été annoncés. Ni dans une ville travaillée depuis trente ans par Jean-Marie Le Pen et ses amis Algérie française – Perpignan –, ni dans une autre, Forbach, symbolique du marinisme en zone industrielle sinistrée, le FN ne réussit à s’imposer.

Le seul dirigeant du parti ayant emporté une ville est Steeve Briois, qui doit sa victoire, à Hénin-Beaumont, à son enracinement et à un long travail de terrain. A Fréjus, David Rachline, apparatchik de second ordre, est redevable au maire sortant, qui a divisé la droite. Ailleurs, les succès du parti sont souvent ceux de personnalités ne venant pas de l’extrême droite, qu’il s’agisse de Robert Ménard à Béziers ou de Fabien Engelmann à Hayange. Et même ces ralliés atypiques peuvent échouer, comme Gilbert Collard à Saint-Gilles, dans le Gard, petite ville qui paraissait pourtant remplir toutes les conditions pour basculer.

Marine et le pot au lait

Telle la Perrette de La Fontaine Mme Le Pen prétend installer un duel avec l’UMP en lieu et place de l’affrontement actuel entre celle-ci et le PS. Son calcul repose sur un affaiblissement rapide du Parti socialiste, évolution qui, malgré le désastre subi par ce parti aux municipales, est peu vraisemblable. Rien ne prouve un transfert d’électeurs de la gauche vers le FN. Tout au plus est-il vrai que, là où ce dernier présentait des listes, la menace d’un succès de l’extrême droite n’a pas suffi à convaincre les électeurs de gauche mécontents d’aller voter au premier tour. Au second, la mobilisation a fonctionné dans certains cas (Avignon) et le front républicain dans d’autres (Perpignan).

L’enrôlement des abstentionnistes sous la bannière FN, que tentent certains commentateurs, n’a pas de fondement solide. Il est clair que les électeurs de gauche qui ne sont pas allés voter ont exprimé ainsi leur mécontentement vis-à-vis du président de la République et de l’action menée par la majorité au pouvoir depuis presque deux ans. Ils ont choisi de laisser perdre les équipes municipales de gauche. Ils n’ont pas décidé de pousser le FN, même si certains d’entre eux ont pu se dire que « tant pis, ça leur fera les pieds, aux soces ! ».

L’introuvable gaucho-lepénisme

On retrouve la vieille querelle du « gaucho-lepénisme », familière aux spécialistes de l’extrême droite. La question est la suivante : des électeurs de gauche passent-ils au vote d’extrême droite ? Marginalement, oui, sans doute. Mais rien n’indique un mouvement significatif dans les milieux populaires jusqu’à maintenant acquis au vote socialiste, communiste ou d’extrême gauche.

Les catégories sociales populaires – ouvriers, employés, bas de l’échelle des trois fonctions publiques – n’ont jamais été totalement engagées à gauche. Il existe un ouvriérisme de droite, de même qu’un capitalisme de gauche. Que le FN capte aujourd’hui une partie du vote populaire de droite ne veut pas dire que ceux qui votent pour lui viennent de la gauche. On a vu avec Nicolas Sarkozy, en 2007 et en 2012, que les transferts de voix repérables, dans cet électorat, concernent la droite et l’extrême droite.

La thèse du gaucho-lepénisme est née il y a vingt ans. A la présidentielle de 1995, Lionel Jospin gagna des voix face à Jacques Chirac, au second tour, dans des départements du Nord de la France où Jean-Marie Le Pen avait obtenu des scores relativement élevés au premier tour. On pensa qu’il s’agissait d’électeurs de gauche qui avaient fait une excursion à l’extrême droite avant de rentrer à la maison. Mais il s’agissait plus probablement d’électeurs lepénistes hostiles à Chirac, lequel était désigné par le FN, à l’époque, comme son adversaire privilégié.

Le fantasme d’un exode des électeurs populaires de gauche vers l’extrême droite est partagé, outre le Front national lui-même, par ceux qui gravitent autour de son idéologie identitaire, d’une part, et par ceux qui ont installé leur boutique « à gauche de la gauche », d’autre part. Attention, attention, répètent ces derniers avec une sincérité variable dans l’émotion, si on continue dans la voie du redressement – confirmée par François Hollande lundi soir –, on va pousser ces électeurs au désespoir et les transformer en bataillons marinistes !

Valls pour penser hors de la boîte

Or tout ce qu’on peut dire des ces électeurs, aujourd’hui, est que nombre d’entre eux se sont abstenus parce qu’ils n’avaient pas envie de soutenir le pouvoir ni, non plus, des équipes municipales dont les politiques n’étaient peut-être plus adaptées. Ces gestions municipales de gauche, bien établies depuis les lointaines années 1970, avec leurs élus issus de la fonction publique et leurs réseaux associatifs installés dans leurs routines intellectuelles, ont vieilli. Les électeurs qui y adhéraient jusqu’à maintenant ont pu avoir envie d’air frais, d’idées neuves et de nouvelles têtes.

L’UMP a su proposer ce renouvellement. La victoire éclatante qu’elle a remportée dimanche prouve qu’il existe à droite une jeune génération de cadres politiques que l’échec de la présidence Sarkozy n’a pas découragée et qu’il a, au contraire, poussée à l’action. Mais le renouvellement est aussi du côté des écologistes, dont les succès, à Grenoble et ailleurs, montrent le désir, à gauche, d’une évolution par rapport au cadre socialiste habituel. En témoignent également les dissidences victorieuses à Montpellier, La Rochelle et Dunkerque.

Le choix de Manuel Valls pour remplacer Jean-Marc Ayrault à Matignon est – parmi d’autres raisons qui l’expliquent – au diapason d’une demande de penser hors de la boîte, comme on dit aux Etats-Unis. L’ex rocardien a des titres à faire valoir dans ce domaine. Son passage brutal d’une position de niche plutôt avantageuse à la gestion d’une gamme complète de produits et services et à la direction d’une équipe de fortes têtes ressemble quand même à un saut périlleux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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