C’est le moment de ne pas flancher

Nous y voilà donc. Les catholiques, comme tout le monde, doivent choisir. « Tenez bon ! », nous dit la bonne tête de l’évêque préféré des Savoyards, saint François de Sales, ci-contre, politique tenace et habile autant que profond penseur. Ça tire de tous côtés, nos entrailles se tendent, la peur du lendemain nous tenaille.

Mon choix est fait. Sans sympathie particulière pour le genre d’homme qu’il a décidé d’être intellectuellement et socialement, mais en prenant acte de son sérieux, de son intelligence et de son courage, et surtout avec l’espoir que son élection aide à la renaissance du projet européen, je voterai, le 7 mai, pour Emmanuel Macron.

Force est de constater que ce choix n’est pas partagé par nombre de ceux parmi lesquels je vais, chaque dimanche, à l’autel du Seigneur. Le problème, évidemment, n’est pas que ceux-là n’aient pas envie de voter pour Macron, mais qu’ils envisagent de le faire pour Marine Le Pen, ou de permettre la victoire de celle-ci en votant blanc ou en s’abstenant.

Un chrétien peut-il envisager une seconde de rallier le Front national ? Il suffit d’écouter le raisonnement inepte de Christine Boutin – expérience humainement pénible – pour mesurer le naufrage politique et moral auquel on se résout ainsi. Mme Boutin sait bien qu’elle trahit ce dont elle se réclame. Elle sait qu’elle rend les armes à ce qu’elle a prétendu combattre. Elle sait qu’elle va là où une partie des catholiques, dans le passé, ont déshonoré leur foi.

La supercherie d’un FN « chrétien »

L’évolution du FN, depuis que la fille y a pris la succession du père, a au moins mis fin à la confusion que la présence, dans ce parti, d’un courant catholique traditionaliste – et non pas les « intégristes », successeurs de Lefebvre – pouvait produire chez certains fidèles. Naturellement, aucun doute n’était permis sur les engagements de Jean-Marie Le Pen. Je me souviens que son ancienne épouse s’était amusée de le découvrir sur une photo, dans sa maison en Bretagne, devant un crucifix qu’elle n’y avait jamais vu.

Mais enfin, du temps du père, le programme du FN ménageait sa composante catholique en condamnant l’avortement. La fille a d’abord cherché une certaine continuité en disant refuser les avortements « de confort », avant de renoncer à toute critique de la loi Veil. Quant à la petite-fille, Marion Maréchal-Le Pen, elle s’est abstenue sur les dispositions récentes présentées par Marisol Touraine et faisant de l’avortement un « droit fondamental ».

Non seulement ces problèmes moraux ne sont, pour le FN, que des ingrédients pour sa soupe électorale, dont la recette varie selon les saisons, mais ils sont, en l’espèce, purement et simplement abandonnés. Tant mieux. Au moins, c’est clair. Il en va de même pour le mariage de personnes du même sexe, sujet sur lequel la présidente du parti s’est abstenue et continue de s’abstenir de prendre une position compréhensible (mesure 87 de son programme).

Par conséquent, l’affirmation selon laquelle on vote Le Pen par fidélité à la morale chrétienne est dépourvue de fondement. Du point de vue de la morale chrétienne, on ne peut faire confiance ni à cette candidate, ni à son adversaire.

Il faut quand même relever que Macron est allé, le jour de Pâques, rendre visite au Secours catholique, certes pour opposer cet engagement chrétien à celui de la Manif pour tous, mais quand même. A Pâques, Mme Le Pen n’a rien à dire aux chrétiens. Sans doute ne veut-elle pas devoir dire quelque chose aux musulmans le jour de l’Aïd ou aux juifs pour leur nouvel an.

L’invasion des traditions

Pour revenir à l’évolution du FN,  il est surprenant que le moment où il a laissé tomber la fable de sa fidélité chrétienne soit celui où la résistance que lui opposaient les catholiques s’affaiblit, comme l’ont observé les enquêtes de sociologie politique depuis 2014. Certes, cette inclination vers l’extrême droite est avant tout le fait de catholiques « non pratiquants », notion étrange qu’il faut traduire ainsi : personnes se définissant socialement comme catholiques par opposition à d’autres communautés (musulmane, juive) ou à une tendance politique, la gauche, considérée comme favorisant l’affirmation de ces communautés.

Le « catholique non pratiquant » s’inscrit en fait dans une démarche identitaire. Il ressemble en cela au « laïque » qui oppose son laïcisme, dans la tradition républicaine française, aux communautarismes religieux, musulman d’abord, juif pas loin, chrétien ça va de soi. Le laïque vote pour Jean-Luc Mélenchon et son « fichez-nous la paix avec la religion ! » adressé à Mme Le Pen lors du deuxième débat télévisé. Le catholique non  pratiquant est celui auquel s’adresse la présidente du FN quand elle justifie la présence de crèches de Noël dans les mairies parce qu’elles « participent de nos racines ».

Ce souci des « racines » est présent dans l’« appel au discernement » publié par la Conférence des évêques de France au lendemain du premier tour. Il y est écrit en effet : « C’est une véritable adhésion des peuples d’Europe au projet européen qu’il faut favoriser. Et cette adhésion suppose de respecter davantage le fait historique et culturel des nations qui composent le continent. »

Ces phrases viennent après l’affirmation d’un engagement européen très ferme, en particulier pour l’accueil des migrants. Mais on comprend que les évêques ont jugé impossible de défendre la construction européenne sans appeler à la réformer. Aucun partisan de l’Union européenne ne pourrait prétendre, aujourd’hui, qu’elle se porte bien et qu’il n’y faut rien changer. Ils ont fait droit aux sentiments de ceux qui imputent à l’Union les altérations de leur univers de vie, la perte des repères auxquels ils étaient habitués, le passage des temps et du  temps.

Famille

La déclaration de nos évêques affirme aussi que « c’est en soutenant la famille, tissu nourricier de la société, en respectant les liens de filiation, que l’on fera progresser la cohésion sociale ». Cette position-là est plus conflictuelle et, pour moi, plus essentielle. Elle va contre l’opinion dominante – la seule admise dans les médias – selon laquelle la naissance n’est plus un fait de l’existence, mais un processus biologique que les médecins doivent pouvoir déclencher à volonté, pour toutes sortes de clients, par toutes sortes de méthodes, dans toutes sortes de contextes.

Il ne fait aucun doute que la position des évêques n’est pas celle de Macron, dont le programme, comme la publicité qu’il ne cesse de donner à sa vie personnelle, démontrent une autre conception de la famille. Mais qui peut croire qu’il en va autrement dans le camp d’en face ? Certes, Mme Le Pen semble ne pas vouloir autoriser la procréation médicalement assistée aux couples de femmes et aux femmes seules, alors que Macron annonce qu’il le fera. Il défend aussi l’attribution d’une filiation fictive aux enfants nés d’une « mère porteuse » hors de France, au motif que la Cour européenne des droits de l’homme l’imposerait.

Et nous voilà au point douloureux où il faut peser la gravité des raisons d’aller dans un sens ou dans l’autre. La déshumanisation qu’opèrent les puissances dominantes de l’époque, puissances universitaires, économiques, sociales, politiques, peut-elle être combattue politiquement ? Je ne le crois pas. A l’époque de la Manif pour tous, à laquelle j’ai participé, je pensais qu’elle n’allait nulle part. La défaite était assurée. La déraison du « mariage » de personnes du même sexe arrangeait trop mes contemporains pour ne pas l’emporter sur la protestation de ceux qui croient à la parole et au sens.

Résister

Cette protestation, cette résistance ne doivent pas s’éteindre. Mais la résistance chrétienne ne passe pas par l’adhésion à un parti, surtout pas à un parti qui fonde son action sur la haine de l’autre, sur le rejet de l’étranger, sur la rupture des liens que les Européens ont tissés depuis soixante-dix ans, sur la promesse de discriminations injustes, sur l’humiliation d’autrui. N’oublions pas les propos de Mme Maréchal-Le Pen au sujet des migrants de Calais il y a quelques mois. Pour la catholique qu’elle déclare être, ces hommes sont de la « poussière », ou encore « ça », qu’« on va nous mettre partout ». « Ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le ferez » (évangile selon saint Matthieu, 25, 40).

Entre ce parti et Macron, contre ce parti sinon pour Macron, il faut voter avec son cœur. Qui le fera si les chrétiens ne le font pas ? Moins explicite dans son opposition au Front national que la déclaration publiée lors de l’élection présidentielle de 2002, comme le relève Isabelle de Gaulmyn, le texte des évêques ne souffre d’aucune ambiguïté quand il nous invite à « investir toutes nos capacités pour construire une société plus juste, plus fraternelle dans ses diversités et plus respectueuse de chacun ».

Résister, aujourd’hui, c’est faire face à la pression de ceux qui, suivant la voix tracée par l’athée Maurras il y a un siècle, tentent un hold-up sur les consciences catholiques. Les commentaires sur le blog d’Isabelle de Gaulmyn, comme les insultes et les menaces reçues par Erwan Le Morhedec , montrent  que cette pression est forte et violente. C’est le moment de ne pas céder au désespoir.

 

 

 

 

 

 

 

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Une réponse à C’est le moment de ne pas flancher

  1. Patrick Kéchichian dit :

    Ce texte souligne parfaitement tout ce qui doit l’être en vue du vote des catholiques au second tour de l’élection présidentielle, en faveur d’Emmanuel Macron et en défaveur de Marine Le Pen. Il complète la déclaration des évêques de France, qui, quoi qu’on en dise, n’avait rien d’ambiguë. Tout cela – à rapprocher de la courageuse réflexion d’Erwan Le Morhedec (notamment sur son blog, signé Koz) – constitue un appel pressant à la conscience chrétienne, à son risque et à son espérance plus qu’à son repli, à son ouverture et non à sa clôture. Celle-là même que Christine Boutin moque avec une sorte de candeur cynique par ces lamentables propos. Conscience qui repousse, à son niveau spirituel, moins politique et calculateur, le “ni-ni” républicain: même si des deux pôles du refus, seul celui de la droite extrême est bien identifié; celui de gauche étant volontairement brouillé (habileté? intelligence? projection vers un avenir désirable?) par Emmanuel Macron. Conscience qui ne fait évidemment aucune concession sur les questions essentielles de la filiation, mais qui doit prendre acte d’une non fixité, d’un flottement évolutif de ce qu’on nomme les “mœurs”. Conscience qui écoute, entend, n’insulte pas, ne renvoie pas l’étranger mais l’accueille, ne s’érige pas en instance de jugement absolu, de censure, etc.

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