Après l’hyper, l’infra-président?

1024px-2008-07-21_fiddle_scooter_at_uncQuelle mouche l’a piqué ? C’est la question qu’on se pose en ouvrant le livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « Un président ne devrait pas dire ça… » (éditions Stock). Six cent pages – captivantes – plus loin, deux réponses s’imposent.

 

Entre l’été 2012 et l’été 2016, François Hollande a eu, au rythme d’un par mois, des entretiens d’une heure avec deux journalistes spécialisés, au Monde, dans les enquêtes judiciaires. Familier de longue date de la presse au point d’avoir partagé sa vie avec une journaliste politique, il n’a pas choisi par hasard des interlocuteurs qui ne sont pas, eux, des journalistes politiques. Il a aussi pris le temps de parler avec certains de ceux-ci – voir la liste de leurs ouvrages –, mais c’est à des professionnels d’une autre catégorie qu’il a choisi de donner plus de temps et de permettre de l’interroger de plus près.

Les raisons de ce choix, qu’il est facile de conjecturer quand on est soi-même du métier, sont éclairantes. D’abord, il était sans doute plus facile de demander à deux journalistes, dont l’activité ne consiste pas à rendre compte quotidiennement des décisions et du fonctionnement du pouvoir, de garder le silence sur les propos du président jusqu’à l’approche du terme de son mandat. Mais cette considération n’est pas décisive.

Mes deux confrères me pardonneront de supposer que leur objet d’étude a pensé pouvoir les influencer davantage que d’autres, plus expérimentés en politique et qui le connaissent depuis longtemps. Il peut y avoir eu d’ailleurs de sa part, à cet égard, une intention vertueuse : celle de sortir de la routine qui s’installe, à la longue, entre responsables et journalistes politiques, à la fois dans les relations et les habitudes de pensée. Dès lors qu’il ambitionnait, comme tout président nouvellement élu, de modifier la pratique du pouvoir et de communiquer autrement avec les Français, il pouvait souhaiter des interlocuteurs moins intégrés dans le microcosme politico-médiatique. Au demeurant, Davet et Lhomme, même si leur manque d’expérience politique apparaît ici ou là, se sont donné les moyens de poser les bonnes questions et d’apprécier correctement les réponses qu’ils obtenaient. Ils ont relevé avec honneur le défi que représentait pour eux l’acceptation par le président du projet qu’ils lui avaient présenté avant son élection.

Mais lui, alors, que cherchait-il en se conformant à l’engagement pris envers eux ? Les critiques que lui vaut le livre, la réprobation qu’il provoque chez ses partisans et alliés, jusque chez les plus anciens et les plus constants parmi ces derniers, suggèrent ceci : ce livre traduit et porte à son comble l’inadaptation foncière de François Hollande à la fonction que les Français lui ont confiée en 2012. Le doute s’était installé très vite, et il en avait été fait état ici.

Le titre du livre, excellemment choisi, est une citation, qui forme un cercle. « Le président dit qu’il ne devrait pas dire qu’il ne devrait pas dire », etc. C’est dans ce cercle que le chef de l’Etat, qui se nie et donc s’affirme comme tel dans le moment même où il parle, s’enferme et se piège. Pourquoi ?

Il me semble que deux motifs se décèlent à la lecture, dont il faut dire tout de suite combien elle est intéressante. Le premier est de rendre compte de son action, et cela d’une manière qui offre des garanties d’authenticité. Ce que fait Hollande, en l’espèce, peut-être comparé aux entretiens que Barack Obama a eus, au fil des années, avec un journaliste de The Atlantic, Jeffrey Goldberg, qui en a tiré un long et remarquable article sur la politique étrangère du président américain. Signe que les méthodes de l’information évoluent partout avec les techniques et, plus encore, avec la conception du pouvoir politique et du rapport des citoyens avec ceux qui l’exercent.

President Barack Obama and President François Hollande of France travel aboard Air Force One en route to Charlottesville, Va., Feb. 10, 2014. (Official White House Photo by Pete Souza) This official White House photograph is being made available only for publication by news organizations and/or for personal use printing by the subject(s) of the photograph. The photograph may not be manipulated in any way and may not be used in commercial or political materials, advertisements, emails, products, promotions that in any way suggests approval or endorsement of the President, the First Family, or the White House.

L’époque est celle des télévisions et radios d’information permanente, de l’Internet, des réseaux sociaux, de WikiLeaks. Les médias permettent d’avoir le regard posé à tout instant sur le chef du pouvoir exécutif, ses ministres les plus puissants, les parlementaires de la majorité et de l’opposition, et sur ce dont tous ces gens s’occupent ou vont devoir s’occuper : grève, fermeture d’usine, statistique économique, texte de loi, protestations diverses, faits divers, rapport sur ceci ou cela, attentat, guerre, compétition sportive. Ce qui n’est pas connu dans l’instant l’est par des fuites le lendemain ou les jours qui suivent. Des échanges d’e-mails privés sont accessibles à tous quelques mois après. Des responsables ou des témoins brisent le devoir de discrétion ou de réserve dans les semaines qui suivent leur départ des fonctions ou positions qu’ils occupaient.

Dans ces conditions, Hollande a tenté de communiquer autrement, en mettant en scène la spontanéité et la transparence qui nous attirent tant, nous, le public. Et nous avons raison, bien sûr, de rechercher la spontanéité et la transparence. Qui voudrait du calcul et de l’opacité ? Naturellement, comme notre monde n’est pas celui des anges, la visibilité en « temps réel » n’existe pas. Ce qui nous est proposé ici est de découvrir ou de mieux connaître, aujourd’hui, l’intention qui inspira telle ou telle décision du président il y a quatre, trois, deux ou un an. Il ne s’agit pas de justification a posteriori, mais d’explication à chaud.

C’est ce qui fait la valeur du livre, que l’on conseille à tous ceux qui ont un intérêt soutenu pour nos affaires communes et le temps de s’en instruire. Il n’est pas question d’exhaustivité. Six cent soixante-deux pages, c’est déjà beaucoup ! Mais ce que les auteurs ont sélectionné de leurs conversations, enregistrées avec l’accord de leur source, retient toujours l’attention, à un degré variable et en suscitant, chez le lecteur, des réactions qui vont de l’agacement à l’admiration, en passant par l’irritation, voire la colère, un peu d’amusement, beaucoup d’inquiétude, l’étonnement et parfois, rarement, une touche d’espoir dans la capacité du pays et de l’Europe à s’en sortir.

Un homme d’Etat?

Les événements de ces quatre années ont été d’une extrême gravité, qu’il s’agisse de la crise grecque, des menaces sur la construction européenne, des attentats en France, de la lutte contre le jihadisme en Afrique, de la guerre de Syrie, de la crise ukrainienne, des divisions françaises autour de la sécurité et de l’identité, de l’accroissement et de la persistance d’un chômage de masse, de la tension entre les intérêts financiers et le monde du travail, des efforts faits pour sauver notre terre du réchauffement climatique et de la destruction des écosystèmes. Sur tous ces sujets, les informations données par le président de la République, qu’il expose une situation ou explique sa propre démarche, sont sans équivalent.

Mais les propos du chef de l’Etat sont aussi du plus haut intérêt quand il analyse un problème intérieur ou international ou quand il met en perspective l’action qu’il dirige. C’est bien le moins, certes, mais cela confirme ce que la fonction présidentielle à la française – ou à l’américaine, qui l’a inspirée historiquement – a de spécifique par rapport à celle de chef du gouvernement. Dans un régime parlementaire, le premier ministre, qui est avant tout un leader parlementaire, peut être aussi un homme d’Etat. Dans les régimes français et américain, le président doit être un homme d’Etat.

Surgit alors la question : un homme d’Etat peut-il dire ce que Hollande dit dans ce livre ? Il ne s’agit pas des propos dont on vient de parler, mais des autres, que chacun connaît par ouï-dire : sur les magistrats, sur tel ou tel ministre, sur les footballeurs, sur les assassinats ciblés, sur l’immigration, sur l’islam, sur lui-même, sur ses histoires de couple(s).

On en vient alors au deuxième motif de ce livre. Il se trouve, selon moi, dans l’affirmation répétée d’un « sentiment de supériorité ». Peu avant de prononcer ces mots, il fait, au sujet de son élection, la déclaration suivante : « Quand je regarde rétrospectivement, je me dis, finalement, c’était logique. Qui était le meilleur dans cette génération ? Qui avait anticipé ? Au-delà des aléas de la vie, il y avait sans doute une logique qui m’a conduit là. Il n’y a pas que du hasard. » Ajoutons aussitôt que cette assurance s’émousse au fil des pages et des épreuves. L’homme qui dévoile étrangement, à la fin du livre, la campagne qu’il pourrait mener pour tenter d’être réélu en 2017, ne s’exprime plus avec la même arrogance.

Mais une fois qu’il a donné son accord et amorcé le processus qu’il a accepté, comment rebrousser chemin? Dans leur préface, les auteurs nous le présentent faisant quand même, à la fin, une tentative pour contrôler le choix des propos qui seraient publiés, mais sans y croire et sans insister. Ils n’ont pas de peine à lui montrer que le remède, à supposer qu’ils y consentent – ce qu’ils excluent de faire –, serait, pour lui, pire que le mal qu’il s’avise tardivement de redouter. Comme s’il prenait conscience, au bout de quatre ans, que sa manière d’exercer la présidence, loin d’être « normale », aura été gravement défaillante.

Une très haute idée de soi-même

C’est bien la capacité de François Hollande à diriger le pays qui est aujourd’hui en cause. Qu’il ait accepté le contrat moral dont ce livre est le produit donne une des clés de son échec. Elle se nomme présomption. Il faut avoir une très haute idée de soi-même pour s’autoriser ainsi à casser les codes, comme disent les bateleurs de l’art moderne et de la publicité ; pour émettre, sur ses premiers ministres, sur les membres de ses gouvernements, sur les magistrats dont il est censé garantir l’indépendance, des jugements peut-être pas faux, mais humiliants quand ils seront publics ; pour parler aussi, avec la même désinvolture, de ses compagnes successives ; pour ironiser sur le double langage de la Commission européenne ; pour révéler des informations pouvant nuire aux chefs d’Etat ou de gouvernement de pays alliés ou partenaires.

Voilà bien l’homme qui ne doutait pas d’avoir raison quand il annonçait la fin du cycle économique et la reprise, puis la fameuse inversion de la courbe du chômage ; quand il se faisait fort de contrôler Arnaud Montebourg ou d’obliger Emmanuel Macron à travailler pour lui ; quand il imaginait de faire passer la déchéance de nationalité des binationaux condamnés pour terrorisme ou le plafonnement des indemnités de licenciement fixées par les prud’hommes.

Elu contre l’hyper-présidence de Nicolas Sarkozy, Hollande apparaît aujourd’hui comme un infra-président. Il a pourtant raison de dire que son bilan est loin d’être nul. Peut-être sera-t-il jugé, dans l’avenir, supérieur à celui de Sarkozy. Son analyse de la situation du pays, menacé par la « partition » et dans lequel l’extrême droite pourrait finir par l’emporter, est malheureusement exacte. Le cap qu’il s’est efforcé de tenir sur l’économie, face au terrorisme, en Europe et dans le monde, est parfaitement défendable. Alors ?

Vers la fin du livre, critiquant la multiplication des candidatures à la primaire de la droite, il s’indigne : « Le message que ça renvoie, c’est que n’importe qui peut être président de la République. » Mais ce message, n’est-ce pas lui-même, si enivré de sa propre supériorité, qui a cru habile de l’envoyer d’abord aux Français ?

 

 

 

 

 

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2 réponses à Après l’hyper, l’infra-président?

  1. anna urli-vernenghi dit :

    J’aime ces moments. Quand on s’interroge,

  2. Patrick Kéchichian dit :

    Lundi 14 novembre 2016à l’Elysée, vers 13heures, remettant un prix de photographie, François Hollande commentait en ces termes des images le représentant:
    “Je pose cette question, qui est toujours la même pour beaucoup de Français, mais qui est donc François Hollande ? Quel est-il ? […] J’essaie de donner mes réponses… Je fais en sorte de rester moi-même…” (source BFM)
    Une telle déclaration donne le vertige, notamment en raison de l’intéressante – et significative – contradiction qu’elle comporte : d’une part ce Qui suis-je ?, ou plus précisément Qui est ce je que j’observe avec intérêt ? (“Pardon de parler de moi à la troisième personne”, a tenté de s’excuser le président) et d’autre part la volonté affirmée de rester soi-même. Sommes-nous devant l’expression d’une grande angoisse existentielle ou, comme le suggère Patrick Jarreau, d’une présomption sans limite? Même policée, constamment adoucie et dissimulée sous le baume de l’ironie, je ne repousse pas, pour ma part, la première hypothèse. Etant entendu que cette angoisse affecte tout homme normal, fût-il président…

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